… et pourtant si mal menée… Entre introspections et projections, des personnalités du monde de la culture s’expriment. Plus combatives que jamais.
«Tout épisode politique fait bouger la création. Celui que l’on vit actuellement n’y échappera pas»
Julie Deliquet, Directrice du Théâtre Gérard-Philipe de Saint-Denis (93), la metteuDans unse en scène mène une politique énergique et ambitieuse pour toucher le plus large public.
« Face au racisme, à la haine, la question de la représentation du monde est une arme critique majeure. Le pire, aujourd’hui, serait de se dire que cette chose-là n’est plus possible, ou censurée. Qu’allons-nous faire maintenant ? Je n’ai pas la réponse, autrement on l’aurait appliquéedepuis des années. Mais je sais qu’il nous faudra du temps. Ces dernières années, beaucoup de changements ont été opérés, notamment à travers les récits proposés aux spectateurs et dans la manière dont les artistes se sont réapproprié notre Histoire. Bien évidemment qu’il y a des territoires encore insuffisamment explorés par le théâtre.
Mais en Seine-Saint-Denis, nous y travaillons au jour le jour avec les services publics, comme les écoles, les hôpitaux, les centres sociaux… J’aimerais bien sûr faire plus. Mais les projets et les réussites sont là, notamment concernant la jeunesse. Et c’est ce qui me fait aller au théâtre tous les jours. Tout épisode politique fait bouger la création. Celui que l’on vit actuellement n’y échappera pas. Autrement, la fonction de l’artiste serait complètement hors sol ».
« Mettre l’accent sur les ravages de l’antisémitisme »
Kléber Arhoul. Depuis 2023, il dirige le Mémorial de Caen, gigantesque outil citoyen.
« Contrairement à nombre d’institutions culturelles, nous ne recevons pas un euro de l’État. Cela donne une formidable indépendance intellectuelle. Alors, face aux tensions qui déchirent notre société, j’ai choisi de mettre l’accent sur les ravages de l’antisémitisme. Sur nos près de cinq cent mille visiteurs annuels — un public largement populaire —, il y a plus de cent dix mille scolaires.
Or, certains enseignants nous demandent d’éviter la salle consacrée à la Shoah, par crainte des réactions de leurs élèves… Puisque chaque année nous refaisons l’une de nos salles, j’ai donc décidé de revoir le calendrier et de rénover en priorité celle-ci, avec l’aide des meilleurs historiens. Nous y insisterons sur la manière de lire les témoignages, de regarder les images. Et nous ferons un focus sur les grands procès de l’après-guerre, pour marquer l’importance du droit. Le parcours doit être à la fois le plus rigoureux et le plus accessible possible. Si un élève lance un
« oui mais », nous lui expliquerons la singularité absolue de la Shoah, qui fut un point de non-retour dans l’horreur. Remettre en perspective les conflits du XXe siècle permet de mieux réfléchir aux conditions de la paix aujourd’hui. Nous travaillons aussi à des outils pédagogiques pour aider les enseignants à préparer leur venue. La nouvelle salle sera ouverte en janvier 2025, pour les 8o ans de la découverte des camps. Ensuite, nous rénoverons celle consacrée aux empires coloniaux dans la guerre. »
« Nous avons peut-être été dans le déni, les prochaines années il va falloir ne rien lâcher »
Maud Pouyé, Cogérante, avec Anouk Aubert, de la librairie féministe Les Parleuses, à Nice, brièvement fermée par la police lors d’une visite de Gérald Darmanin, fin 2022.
« Avec Éric Ciotti comme député et Christian Estrosi à la tête de la Mairie, nous connaissons bien ici la porosité entre droite et extrême droite. Malgré l’angoisse, nous avons encore plus envie de combattre les imaginaires extrémistes avec les livres que nous mettons en avant, les auteurs et autrices que nous recevons. Anciennes de l’Éducation nationale, nous rencontrons aussi des scolaires, hors du centre-ville, des gamins qui ne mettent jamais les pieds dans une librairie.
Parfois nous hésitons ; maintenant nous irons chaque fois qu’on nous invite, même si c’est loin, chronophage, souvent pas rémunéré. Nous avons peut-être été dans le déni, les prochaines années il va falloir ne rien lâcher. La librairie est aussi un café, nous avons des clients qui ne viennent que pour cela — certains probablement votent RN. Notre engagement de gauche et féministe ne peut pas leur échapper, ils nous ont soutenues quand la police nous a fait fermer.
On voudrait leur dire : « Ça fait cinq ans et demi qu’on se fréquente, qu’on prend soin les uns des autres, comment pouvez-vous être fidèles à un lieu qui défend des idées aussi opposées à celles de votre bulletin ? C’est de la dissonance cognitive ! » Il ne faut pas se tromper de place : nous avons contribué à écrire une tribune de libraires, mais refusé d’héberger la soirée électorale du candidat de la gauche. Cela nous couperait de gens à qui on veut continuer de parler. On va trouver comment. »
« Je n’en veux pas à ceux qui ont peur»
Stéphane Brizé, Réalisateur engagé, il est le chroniqueur des vies ordinaires.
«Le RN ne s’emparera pas du pouvoir. Avant même d’avoir eu peur que cela advienne, j’ai été écrasé par un sentiment d’accablement nourri d’écoeurement. Parce qu’il faut des années de mystification libérale orchestrée par une vraie droite et une fausse gauche pour casser le travail (puis les aides), fabriquer inquiétude et désarroi avant de faire naître la colère.
Une colère qui nous entraîne vers ce qu’il y a de plus marécageux en l’homme lorsque qu’il craint le lendemain. Je n’en veux pas à ceux qui ont peur, j’en veux à ceux qui ont fabriqué cette peur et tiennent la porte ouverte à ceux qui profitent de cette inquiétude. Je suis étreint par le sentiment douloureux d’une grande inutilité de faire certains films.
Ne suis-je qu’un idiot utile à qui l’on accorde des subsides pour rendre compte du chaos sans que cela soit de la moindre nécessité ? Ne suis-je qu’un faux nez de la mauvaise conscience d’un système à bout de souffle ? Mon travail de témoin du réel ne vaut visiblement pas plus qu’une énième étude enterrée dès sa conclusion rédigée ?
Notre pyromane de président a une si haute opinion de lui-même qu’il a depuis toujours l’idée que son désir est plus fort que la réalité. Chez les petits enfants, c’est excusable, ça s’appelle la pensée magique. Chez un homme de 46 ans, cela s’appelle un pathologique déni du réel, associé à une hypertrophie du moi.
Avant même le libéralisme, l’idéologie de Macron, c’est peut-être d’abord lui-même. Les deux associées nous ont envoyés dans le mur. Le temps de reprendre mon souffle et je continuerai à faire les seules choses qui font sens pour moi : observer et rendre compte. Comme le font des écrivains, sociologues, psychiatres, et d’autres cinéastes. Avec l’humble satisfaction d’être une des petites lampes torches qui éclairent la chaussée. Parce qu’en pleine nuit, je trouve préférable de rouler les phares allumés. Surtout si des malades font n’importe quoi sur la route.»
« En finir avec une culture condescendante »
Sylvie Vassallo, Directrice du Salon du livre et de la presse jeunesse de Montreuil (93), elle œuvre toute l’année pour que le meilleur de la littérature jeunesse rencontre le plus grand nombre.
« La situation politique est terrible, mais avec l’équipe du Salon, nous ne sommes pas sans expérience. Pour résoudre les fractures sociales et culturelles, nous tentons de créer du dialogue, de la confiance, d’ouvrir des chemins communs. Il faut en finir avec une culture condescendante et se remettre en cause dans la relation culturelle à l’autre, avec un esprit d’exigence et d’ouverture.
Nous le faisons grâce à des actions pensées avec les travailleurs sociaux, les professionnels de la petite enfance, les bibliothécaires. En allant vers les familles qui ne se sentent pas légitimes dans leur rapport au livre, en leur donnant des outils et en les reconnaissant dans leur capacité éducative et culturelle, sans les culpabiliser.
On sait pourquoi on travaille en Seine-Saint-Denis, la vitalité de ce département donne envie d’y faire de la culture. Il a de l’ambition, de la réception, de la diversité. Le monde d’aujourd’hui et de demain est là, quoi qu’en pense Jordan Bardella. J’ai une grande fierté à évoluer dans ce monde multiculturel et plurilingue. En novembre prochain, le Salon aura pour thématique Rêve général. Ça tombe fort bien, l’ouverture des horizons est désormais indispensable.»
« Il faudra faire plus et mieux pour parler à tout le monde »
Jean Bellorini, Directeur depuis 2020 du Théâtre national populaire de Villeurbanne, le metteur en scène a à coeur de travailler avec les amateurs et de défendre un théâtre d’art pour tous.
« Du théâtre, il y en aura toujours, car l’humanité aime raconter ou entendre des histoires. La question la plus angoissante aujourd’hui est celle de l’existence même du théâtre public et de sa mission émancipatrice. Pourrons-nous, nous, les artistes, résister et continuer à proposer un théâtre d’art populaire, poétique, loin du simple divertissement, qui laisse au spectateur la possibilité de s’y reconnaître, de s’en émouvoir avec les autres ?
Tout cela dans une indépendance préservée, sans ingérence dans nos créations ? Quoi que nous réserve l’avenir, nos spectacles s’imprégneront du contexte et prendront de fait une tournure plus politique. À chaque crise — comme après les attentats —, on impute aux artistes la responsabilité de ne pas en avoir fait assez pour panser les plaies de la société. Pour ma part, je ne crois pas à notre échec total : sans nous, cela aurait été bien pire !
Car les zones au tissu social fort sont les mieux préservées du vote en faveur de l’extrême droite. Aujourd’hui, j’espère continuer à faire du théâtre pour tous, en sachant que certains spectateurs auront déposé dans l’urne un bulletin RN. Il faudra donc faire plus et mieux pour parler à tout le monde. L’une des clés est individuelle : c’est la pratique théâtrale elle-même. Les ateliers réguliers — comme « la troupe éphémère » que je monte, chaque saison, depuis dix ans, avec une trentaine d’amateurs de tous âges (scolaires, étudiants, retraités) réunissent des personnes qui s’ouvrent et se transforment. De telles expériences sont des gouttes d’eau mais, au fil des ans, cela finit par créer un ruisseau qui circule dans toute la société.
Plutôt que d’inventer l’eau tiède à chaque changement de ministre de la Culture, l’État doit reconnaître et soutenir les expériences qui fonctionnent. Et renforcer• le partenariat entre les artistes et l’Éducation nationale, la seule institution où existe un vrai brassage social. Les ateliers avec des collégiens sur la grande scène du TNP provoquent une rencontre dont l’effet est puissant: elle les aide à devenir acteurs et auteurs de leur vie.»
« Renforcer l’édu Racque la cation artistique et culturelle, une arme efficace contre les idées rances »
Juliette Grimont, Elle est programmatrice du Gyptis, le cinéma art et essai de la Belle de Mai, à Marseille.
« Le Gyptis est une salle au coeur de la Belle de Mai, le quartier le plus pauvre de France, où vivent d’importantes minorités algérienne et comorienne. Nos spectateurs sont des habitants de l’arrondissement, mais aussi des cinéphiles d’autres coins de la ville attirés par la programmation art et essai.
Le Gyptis est le cinéma le moins cher de Marseille, parce qu’on tient à la mixité sociale et culturelle. Combattre les idées du RN, c’est défendre l’idée que le cinéma est une façon de comprendre l’autre dans sa différence, en s’ouvrant à d’autres façons de vivre et de penser. Notre ambition est d’intensifier le rôle d’agora de la salle, qui doit aussi être un lieu politique et de débat, accueillir des chercheurs, des militants, des associations.
Sur le plan national, je mène un autre combat en tant que membre du conseil d’administration du groupement national des cinémas de recherche (GNCR). L’association se bat pour le maintien et le renforcement des dispositifs d’éducation à l’image. Il est plus que jamais crucial de ne pas perdre le public jeune. L’éducation artistique et culturelle est une arme efficace contre les idées rances. »
« L’infantilisation, la posture paternaliste, le sentiment de supériorité, le corporatisme sont à proscrire » Thomas Lilti, Médecin de formation, il est aussi un scénariste et réalisateur engagé, notamment pour la défense de l’hôpital – (Hippocrate, Première Année).
« Au lendemain de cette séquence électorale, il faudrait que chaque citoyen se pose une question : et maintenant, que fait-on ? Pour ma part, j’ai le sentiment que je dois m’attacher à participer à créer du commun. Les films et les œuvres audiovisuelles en général doivent être plus que jamais des moyens d’échange, des tremplins pour ouvrir le débat et stimuler l’imaginaire, afin de percevoir de nouveaux horizons. Je veux m’attacher à ne pas juger, à ne pas ostraciser.
Notre société a besoin de partage afin de se réparer et d’avancer. Elle doit redécouvrir le goût de la discussion plutôt que celui de l’invective. Favoriser le dialogue et la nuance. Je veux continuer à raconter notre société, montrer ses dysfonctionnements, essayer d’en décrire les complexités. M’attacher à dépeindre des hommes et des femmes pris dans les vicissitudes d’un monde complexe. Et surtout éviter de dire aux spectateurs ce qu’ils doivent faire et penser.
L’infantilisation, la posture paternaliste, le sentiment de supériorité, le corporatisme sont à proscrire. Il faut revenir à plus d’humilité. À l’entrée d’une salle de cinéma ou en lançant le visionnage d’une série, je suis convaincu que l’on peut laisser de côté ses préjugés, ses convictions, ses certitudes. La fiction doit nous aider à fissurer nos bulles de filtrage. »
Propos recueillis par Juliette Bénabent, Anne Berthod, Caroline Besse, Mathilde Blottière, Emmanuel Bouchez, Valérie Lehoux, Kylian Orain, Julia Vergely. Télérama n° 3887. 10/07/2024
Ce n’est pas facile d’éviter les écueils de l’infantilisme de l’agiographie et du ridicule. L’URSS et Cuba se sont fait une spécialité de l’art porté par une idéologie, avec des résultats mitigés
Merci pour cet article qui montre qu’il y a dans nos villes, nos départements, des professionnels qui se battent pour la culture, pour les enfants, et pour nous.. quand on voit le budget de misère du ministère, comme celui des sports (hors période JO), on ne peut que les remercier, et se dire qu’on a de la chance d’avoir des municipalités qui se battent pour leurs conservatoires, leurs médiathèques, leurs théâtres, leurs stades, leurs piscines..leurs cinémas… il faudrait que cela soit général et institutionnalisé… donc budgétisé..