La campagne des législatives de juin 2024, n’a ressemblé à aucune autre.
Les mots, les médias, les dégâts, ont bien été orchestrés par Emmanuel Macron en reprenant les expressions de l’extrême-droite, des journalistes craintives obligeants. Comme rarement, tant leur rôle dans la mise en scène de cette campagne que leur responsabilité dans la normalisation de l’extrême droite sont pointés du doigt.
Cécile Alduy, sémiologue et sémioticienne — qui étudie les signes et les paroles dans les systèmes de communication —, professeure à l’Université de Stafford, décrypte cette séquence inédite.
LA RESPONSABILITÉ DES MÉDIAS
« Cette campagne législative a pris une tournure médiatique assez hallucinante. D’abord parce que, de façon totalement inédite, nous avons assisté à l’entrée en campagne d’un pôle médias, celui détenu par Vincent Bolloré, jetant toutes ses forces dans la bataille. Au-delà des idées véhiculées, CNews, Le JDD ou Europe 1 ont orienté l’actualité, falsifié la réalité politique, monopolisé l’attention en diffusant des rumeurs, de fausses informations très difficiles à rattraper et dont les effets sur l’opinion publique sont impossibles à mesurer. Ils ont ouvert en même temps les limites du dicible, voire du tolérable, sous le regard de l’Arcom, incroyablement apathique. Dans leur sillage, les autres médias ont dû vérifier les infos, contester ou débattre et finalement se positionner. Dans ce contexte particulier et tendu, beaucoup ont choisi d’accompagner dans son essor le RN, soit en le banalisant, soit en euphémisant son programme ou en s’interdisant de poser des questions sur le financement de ses mesures ou sur ses projets, par exemple dans le domaine environnemental. »
(EXTRÊME) DROITE, MOT TABOU
« La réticence à utiliser un terme qui est à la fois celui de l’administration publique pour donner les résultats, celui de tous les politologues et celui de l’Histoire est symptomatique. Elle apparaît à un moment où le RN est aux portes du pouvoir. Je ne peux pas m’empêcher de penser qu’il y a ici cette espèce de précaution à ne pas froisser ceux qui pourraient être les patrons de demain. Refuser de qualifier le RN s’inscrit dans ce registre. Ce n’est pas de l’objectivité mais au contraire une prise de position politique. Ce silence vaut acquiescement et répond à la demande explicite du RN de ne plus être appelé comme ça. Que des journalistes s’exécutent me paraît grave. »
LE BLOC D’EXTRÊME GAUCHE
« Parallèlement, il y a eu une focalisation, une hyperbolisation de la radicalité du Nouveau Front populaire, qui s’est vu affublé d’une étiquette d’extrême gauche relayée sans guillemets, comme si elle était admise. On peut tout à fait qualifier La France insoumise de gauche radicale, mais, à l’inverse du RN, le parti s’inscrit dans une interprétation républicaine de la Constitution. Il y a derrière cela une stratégie, portée par Emmanuel Macron, de dénigrement par les mots consistant à disqualifier la gauche. En renvoyant dos à dos « les deux blocs », il espère créer deux épouvantails, l’un à droite, l’autre à gauche, avec comme seule possibilité restante pour les électeurs le bloc central. La symétrie des termes donne l’illusion d’une symétrie de nature des politiques. Cette réalité alternative totalement fabriquée a été verbalisée par les médias. Ce discours est extrêmement dommageable pour le front républicain. »
UN THÈME IMPOSÉ : L’IMMIGRATION
« Il est assez surprenant de voir comment nous sommes passés de l’inflation et du pouvoir d’achat, thèmes centraux des élections européennes, à celui quasi unique de l’immigration. La dissolution précipitée a mis en place le récit prophétique d’une arrivée au pouvoir du RN, imposant par là même sa stratégie rhétorique sur tous les sujets. Car au RN, tout s’articule autour de l’immigration et cette équation : immigration égale chômage et insécurité. Personne n’arrive à imposer un contre-discours, et on se contente d’une réaction angoissée au discours du RN. Il est temps de déplacer le cadrage et de proposer un autre récit pacifié autour de l’intégration, de l’accueil, des nombreux bénéfices économiques pour la France. Le RN a fourni un « prêt-à-penser » sur l’immigration que tout le monde reprend, journalistes compris. Dans la culture, notamment le cinéma, une prise de conscience s’est opérée et propose un autre imaginaire. »
LA BANALISATION DES MOTS
DE L’EXTRÊME DROITE
« Durant cette campagne, le président de la République a utilisé le mot « immigrationniste », inventé dans les années 1990 par Jean-Marie Le Pen et Bruno Mégret. Ce néologisme forgé par l’extrême droite pour dénigrer le consensus d’accueil des étrangers et suggérer l’idée d’une conspiration des élites pour faire venir une main-d’oeuvre immigrée n’est pas un terme neutre. Il est extrêmement fort idéologiquement et marqué politiquement. Qu’Emmanuel Macron le reprenne est gravissime, car ça le valide, l’acclimate et lui donne une autorité qu’il ne devrait pas avoir. Il ne faut pas non plus dans ce contexte s’étonner de cette dérive générale du débat public, avec une acclimatation de manières de penser les sujets. Aujourd’hui par exemple, certains revendiquent une croisade anti-wokisme, assumant donc la négation des luttes pour l’égalité et pour l’émancipation. Un filtre idéologique anti-égalitaire issu de l’extrême droite qui s’impose sur de plus en plus de sujets et sans plus aucun complexe ».
LES MÉDIAS ET LE RN DANS L’AVENIR
« Le RN est là pour durer et il a une histoire. Les journalistes ne peuvent pas se contenter de suivre simplement l’actualité de ce parti, sans plonger en profondeur dans son passé, comprendre son programme, qui n’évolue pas depuis quarante ans. Il faut comprendre sa structure idéologique, sa construction. On ne peut pas se contenter de ne le traiter qu’au présent. Mais avec l’accélération du cycle de l’information, le besoin de petites phrases, de « news », le décryptage est souvent laissé de côté. Pourtant il est indispensable. Les journalistes ont une responsabilité éthique et tout un appareil déontologique à leur disposition pour comprendre et expliquer le discours du RN et les sous-entendus qu’il dissimule. Il faut que les médias pèsent bien l’enjeu de dépeindre adéquatement un parti qui bouleverserait l’État de droit et aussi la liberté d’expression et l’existence d’un service public de l’audiovisuel. »
Propos recueillis par Étienne Labrunie. Télérama. N° 3888. 17/07/2024