Elle est sourde et aveugle. Elle vit dans le logis qu’elle a creusé dans le sable, une étroite galerie en forme de « u » dont elle ne bouge guère. Voilà 450 millions d’années qu’elle y vit. Elle est bien plus vieille que l’homme. Elle a survécu à la cinquième extinction, celle qui a vu disparaître les dinosaures.
Elle a réussi à s’adapter à ce milieu extrême qu’est l’estran, la zone de balancement des marées située entre mer et rivage (« Le Canard », 4/8/21). Alors allez lui parler de Bardella…
Oui, les extrêmes, ce ver marin qui, adulte, mesure dans les 20 cm sait ce que c’est. À marée haute, lorsque la plage est sous l’eau, il ingère eau et sable par la bouche et les rejette après en avoir prélevé les nutriments dont il a besoin (ce qui forme de jolis petits tortillons qui signalent sa présence). Il ingère aussi de l’oxygène, beaucoup d’oxygène.
Car, à marée basse, le voilà à sec, aussi dépourvu d’air qu’un poisson sur le sable. Comment tenir bon sans respirer pendant les six heures que dure cet enfer ? Guillaume Néry, recordman du monde d’apnée, ne tient que onze minutes…
C’est là que l’arénicole a inventé une ruse merveilleuse : elle extrait l’oxygène dissous dans l’eau et en fixe des quantités énormes dans son sang. Quarante fois plus que l’homme ! À marée basse, c’est simple : elle cesse de respirer, mais son hémoglobine décharge lentement l’oxygène dans son organisme. Et elle tient bon jusqu’à la marée suivante.
Fasciné par ce phénomène, Franck Zal, un biologiste plus curieux que les autres, a passé sa vie à l’étudier et à défendre les vertus exceptionnelles du sang d’arénicole (1). Il est donneur universel, peut être lyophilisé et mis en poudre, et conservé à température ambiante.
Aujourd’hui, on l’utilise pour transporter des greffons destinés aux transplantations, améliorer la cicatrisation, régénérer des brûlures : sa teneur extraordinaire en oxygène permet ces miracles renouvelés. Franck Zal a installé une ferme aquacole à Noirmoutier (Vendée) pour y élever des arénicoles et poursuivre ses recherches. L’arénicole sauve et sauvera des vies.
Belle histoire, sauf que.
Sauf que le réchauffement climatique s’intensifie. Les scientifiques s’alarment de l’« incendie des océans » aujourd’hui en cours. Les températures battent tous les records. Le plancton végétal, qui constitue la base de la chaîne alimentaire des océans, disparaît de certaines zones, qui se désertifient. La concentration en gaz carbonique de l’eau ne cesse d’augmenter. À terme, comme tous les autres êtres vivants marins, l’arénicole est menacée. Son ADN, ses capacités de reproduction…
Dans le programme de Bardella, rien sur le réchauffement climatique. C’est le dernier de ses soucis. Enfoncée dans son trou de sable, l’arénicole vit tranquillement sa vie. Après tout, elle s’est tirée de bien des situations extrêmes, non ?
Mais cette fois…
Jean-Luc Parquet. Le Canard enchaîné. 03/05/2024
(1) « Un trésor sous le sable », par Franck Zal, avec Elena Sender et Robert Thibierge, Les Arènes, 247 p., 21 E.