ÉCONOMIE La grande incertitude

Devant les résultats sortis des urnes, les milieux économiques français ont opté pour l’attentisme, espérant des premières décisions politiques mesurées.

Un léger frémissement. Voilà comment les marchés financiers ont accueilli la percée inattendue du Nouveau Front populaire (NFP) aux législatives. Pas de lundi noir à la Bourse (le CAC 40 n’a enregistré qu’un léger repli de -0,63 %), pas de crise de la dette (l’écart entre les obligations françaises et allemandes à dix ans ne s’est réduit que de o,01 %). Mais pas d’enthousiasme non plus face à l’éventualité d’un gouvernement de gauche.

« L’attentisme prime, note Charles-Henri Colombier, directeur de la conjoncture à l’Institut Rexecode. A court terme, les risques de troubles civils comme de crise financière sont écartés. L’absence de majorité politique, et donc l’impossibilité de réformer, crée de l’incertitude, mais les marchés préfèrent cette incertitude à la menace de révoltes face à un gouvernement RN, ou à l’application in extenso du programme du Front populaire. »

Concrètement, depuis l’annonce de la dissolution par Emmanuel Macron, l’écart entre les achats de dette allemande, référence de stabilité en Europe, et française, a augmenté de 0,20 %. Pas un drame, mais une prime de risque qui augmente le coût des crédits dans l’Hexagone, aussi bien pour les particuliers qui souhaitent acheter une maison que pour les entreprises qui veulent investir. « On observe une lente dégradation de la perception de notre dette chez les investisseurs étrangers, souligne Patrick Artus, membre du Cercle des Economistes.

Cela nous place dans le camp de l’Italie, derrière l’Espagne et le Portugal. Si cette défiance se poursuit, on pourrait avoir une nouvelle crise du logement, une augmentation des faillites d’entreprises, une baisse de la compétitivité des entreprises françaises et de l’attractivité pour les multinationales. » Pas réjouissant… D’où un appel à la modération adressé par les milieux économiques aux politiques, histoire de ne pas brusquer les investisseurs, en particulier étrangers, qui détiennent la majorité de la dette française.

C’est évidemment le messagedu Medef par exemple, quiplaide pour que les politiques fassent « le choix du pays plutôt que celui des intérêts partisans ». « On a évité le chaos social du RN, maintenant il ne faut pas se voir imposer le programme de Mélenchon avec des mesures drastiques comme le smic à 1600 euros net », lâche Michel Picon, président de l’Union des entreprises de proximité (U2P).

Le smic à 1600 euros… C’est surtout cette mesure phare du programme du NFP, qui vise à rendre du pouvoir d’achat aux Français, qui fait figure de chiffon rouge chez nombre de patrons. « Cela va détruire de nombreux emplois et nous faire renouer avec le chômage de masse, redoute le dirigeant d’un commerce à Angers, sous couvert d’anonymat. Certains gagneront du pouvoir d’achat, mais si c’est pour le dépenser sur des sites où tout est fabriqué en Chine, ça sera perdu pour l’économie française. »

Selon l’Observatoire français des Conjonctures économiques (OFCE), 29 000 emplois risquent même d’être détruits durant la première année si le salaire minimum, aujourd’hui à 1 399 euros net, est porté à 1 600 euros. « Cela bousculerait tous les salaires et serait très difficile à absorber pour les petites entreprises, qui risquent le plus la faillite… », s’inquiète Michel Picon. D’autant que le nombre de défail­lances de sociétés est reparti à la hausse (+24 % en juin par rapport à l’année précédente).

Tous les patrons, pourtant, ne cèdent pas au catastrophisme.

Pour Eva Sadoun, coprésidente de la plateforme d’investissement responsable LITA.co, l’enjeu est avant tout politique : « Les Français ont voté pour un meilleur partage de la valeur créée par les entreprises. Il serait logique d’augmenter le smic. Cela peut créer des angoisses, qu’il faut traiter par le dialogue social, mais il n’y a pas de raison que ça déstabilise toute l’économie. » Des filets de sécurité sont envisagés.

Le chef de file des députés socialistes, Boris Vallaud, a ainsi promis aux organisations patronales la création d’un fonds de soutien pour aider les petites entreprises à absorber l’augmentation du smic. « Dans un premier temps, ce sera compliqué, mais ça me semble possible, d’autant que si les gens gagnent plus, ils dépensent plus », commente Nevzat Polat, gérant du Soleil d’Anatolie, un restaurant de kebabs dans le nord de Paris. Lui emploie trois salariés, tous au smic, et estime qu’une telle mesure augmenterait ses dépenses de 1500 euros par mois : « Ce serait mieux si nous étions exonérés de charges, cela réduirait la facture à 1 000 euros. »

La marge de manoeuvre du gouvernement, quel qu’il soit, s’annonce en tout cas très, très serrée. Un de ses premiers chantiers sera de mettre le nez dans le budget. Avec le déficit record de 5,5 % de son produit intérieur brut (PIB) l’an dernier, la France est dans le viseur de la Commission européenne et pourrait se voir contrainte de réduire ce trou de 0,5 % par an – soit 14 milliards d’euros… en multipliant les économies.

Un plan sur plusieurs années, pour se mettre dans les clous européens, doit être transmis avant le 20 septembre, tandis qu’un budget pour 2025 doit être soumis à Bruxelles d’ici à mi-octobre. Insoluble équation : augmenter le smic à i 600 euros pèserait entre 3 et 10 milliards d’euros par an à cause des allégements de cotisation, selon les estimations.

Au tiroir les promesses électorales ?

 C’est sans compter sur la détermination des vainqueurs. Face aux critiques sur leurs dépenses, les promoteurs du NFP rétorquent qu’un big bang de la fiscalité dégagerait de nouvelles recettes (hausses d’impôts, taxation de l’héritage, rétablissement de l’ISF…).

Une ligne de crête. « Augmenter massivement les dépenses et prélèvements obligatoires dans un pays qui détient le record d’Europe en la matière conduirait notre pays vers la mise en défaut financière », tonne déjà la Confédération des Petites et Moyennes Entreprises. Plus que de rogner sur les marges des entreprises, il s’agit de ne pas apparaître aux investisseurs en matraqueur fiscal, au risque de voir les détenteurs de dette vendre à perte et provoquer une crise financière.

Sylvain Bersinger, chef économiste au cabinet Asterès, n’écarte pas un scénario façon Liz Truss au Royaume-Uni : en 2022, celle qui était alors Première ministre avait dû revenir sur ses mesures fiscales après la réaction violente des marchés financiers. Le prochain gouvernement parviendra-t-il à passer entre leurs fourches caudines ?


Boris Manenti avec Bérénice Soucail. Le Nouvel Obs. N° 3119. 11/07/2024


4 réflexions sur “ÉCONOMIE La grande incertitude

  1. bernarddominik 15/07/2024 / 11h17

    Comparer le déficit au pib est trompeur à moins de supposer que l’état augmente ses prélèvements de presque 30% . La réalité est plus grave 170 milliards de déficit sur un budget de 600 milliards (etat+santé hors retraites qui sont encore en léger équilibre) c’est 28% de déficit ça signifie une baisse des dépenses de 9% par an pour avoir des finances saines dans 3 ans. Aucun parti nepropose un tel programme, ce n’est pas le CAC40 qui est le reflet de la dégradation des comptes publics mais le taux de financement des emprunts. Et petit à petit il augmente alors que les liquidités flottantes sont très importantes.

    • Libres jugements 15/07/2024 / 11h29

      Sauf erreur. Il me semble que les personnes ayant répondu au questionnaire sont des spécialistes de l’économie.
      Tout comme il y aurait en France, 40/50 de sélectionneurs au foot, il y aura toujours des centaines de personnes qui se diront économistes – ou qui jugeront l’économie – sans avoir toutes les cartes en main.
      Bien évidemment, la critique, l’observation ou l’analyse n’est pas interdit loin de là, mais quelle est sa portée face aux propositions de gens professionnels ?
      Amitiés. Michel

      • bernarddominik 15/07/2024 / 17h44

        La baisse du cours du CAC40 ne fera que baisser la fortune des milliardaires, alors que l’augmentation des taux peut bloquer l’économie et rendre encore plus difficile l’équilibre des comptes en augmentant la charge de la dette (le premier budget de l’État).
        C’est sûr que vu du côté de B Arnault, X Niel, Pigasse, Bolloré, Pinault, la baisse du CAC40 peut leur faire perdre beaucoup d’argent, mais quelques milliards en moins ne vont pas me faire pleurer. Je me méfie de ces économistes payés par les cabinets ou médias financés par les milliardaires.

  2. tatchou92 15/07/2024 / 21h36

    Les engagements du NFP ont au moins l’avantage d’intéresser les potentiels bénéficiaires de leur programme,et les organisations syndicales, en faisant simultanément cogiter ceux qui ont été très largement gâtés lors des derniers mandats présidentiels… et qui craignent de voir le vent tourner..

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