… Qui l’eût cru ?…

C’est une histoire folle, totalement improbable. Celle d’une gauche plus fracturée que jamais ces derniers mois et qui, en l’espace de quelques heures, après l’annonce de la dissolution, s’est prise à rêver d’installer l’un des siens demain à Matignon. Après tout, n’a-t-elle pas déjà réussi à mettre sous la même bannière le trotskiste Philippe Poutou et l’ancien président François Hollande. Peuvent-ils tenir ensemble le temps d’une campagne ? Et virer en tête le 7 juillet, au soir du second tour ?

ACTE 1 • Photo de famille

Ce n’est pas le perron de Matignon mais, à cette heure, ils ont envie d’y croire. Ce 14 juin, les chefs de file du Nouveau Front populaire (NFP) posent sur les marches de la Maison de la Chimie à Paris pour la photo de famille. Certes Clémentine Autain ou Raphaël Glucksmann manquent à l’appel, mais le cliché a des airs de possible gouvernement d’une gauche qui se prend à rêver de retour au pouvoir.

Avec des socialistes, des écologistes, des communistes, des insoumis. Presque comme en 1997, du temps de la gauche plurielle de Jospin qui avait imposé à un autre président, Jacques Chirac, une cohabitation après une dissolution.

Rêvent-ils éveillés ? Le communiste Fabien Roussel, l’écologiste Marine Tondelier, le socialiste Olivier Faure ou l’insoumis Manuel Bompard ont les traits tirés après des nuits de discussion aboutissant à cette répartition des circonscriptions : 229 candidats LFI, 175 pour le PS, 92 pour les écologistes et 50 pour le PCF. Hier, les insoumis fustigeaient « la gauche Hollande, celle qui trahit » et Sophia Chikirou traitait le numéro un communiste de Doriot, un collaborationniste nazi. Hier, le patron du PS listait les lignes rouges franchies par LFI après l’attaque du Hamas le 7 octobre.

Aujourd’hui, ils s’imaginent ensemble aux manettes du pays. « On travaille vraiment notre arrivée au pouvoir. Les économistes qu’on essayait de faire bosser depuis des années nous appellent », raconte un artisan de l’accord. Parmi ces experts, Michaël Zemmour ou Lucas Chancel.

La gauche a fait ses calculs : elle parie sur une majorité de seconds tours face au RN, la macronie s’effondrant. « Vous pouvez me citer, on va gagner », assure le sénateur écolo Ronan Dantec, qui ajoute les circonscriptions des grandes villes et des banlieues, acquises au PS, à LFI ou aux écolos, à celles de l’ouest de la France ou du Sud-Ouest pour arriver autour des 25o députés. « Et cette fois, on a un programme robuste sur le pouvoir d’achat, qui parle aux petites classes moyennes », poursuit l’écologiste.

Le Nouveau Front populaire promet l’indexation des salaires sur l’inflation, un smic à 1 600 euros net, le blocage des prix des produits de première nécessité, l’annulation des hausses des prix du gaz ou de l’électricité, la gratuité progressive de la cantine, de la garderie et des transports à l’école…

Sans compter l’abrogation de la réforme des retraites. Le tout financé par le rétablissement de l’ISF, la taxation des superprofits et un impôt plus progressif. Alors, si toute la gauche associative et syndicale se mobilise et se laisse gagner par « l’euphorie », comme dit Yannick Jadot ?

Si l’électorat social-démocrate choqué par les outrances insoumises ou le profil de certains candidats ne fait pas défaut dans les urnes ? Et « si la campagne ne se cristallise pas sur Mélenchon ?» souffle un écolo, pas fâché de voir l’ancien candidat à la présidentielle s’astreindre à une relative discrétion… « C’est la première fois depuis 2012 qu’il subit, qu’il n’est plus maître du jeu », constate un conseiller.

A la télé, Mélenchon en a rabattu : exit le bruit et la fureur, place aux mots doux : « Je vais sucrer mon propos »…

ACTE 2 • Nuit blanche pour une verte

Elle espérait bien se reposer un peu. Installée au QG des Verts, où elle n’a dormi que quelques heures depuis des jours, la cheffe des écologistes Marine Tondelier valide les dernières professions de foi de ses candidats avant de se coucher dans la nuit du 14 juin. A 2 heures, elle ouvre un oeil et regarde son téléphone portable, inondé de messages.

Peu avant minuit, Jean-Luc Mélenchon a dégainé sa petite vengeance contre les plus critiques de sa ligne au sein de son mouvement : Alexis Corbière, Raquel Garrido, Danielle Simonnet et un proche de Clémentine Autain ne sont pas reconduits par LFI. « C’est une décision de nature à entraver nos chances de victoire le 7 juillet prochain », écrit la patronne des Verts en pleine nuit aux autres chefs de partis dans la boucle « Faire Front ».

Le lendemain, elle joint Manuel Bom­pard au téléphone. Avec lui, elle a pris soin de ne jamais rompre le contact, le sondant même lors d’un échange en décembre dernier : voulez-vous vraiment gouverner ? Après la signature de l’accord, le coordinateur de LFI lui avait promis d’épargner Autain ou Ruffin, mais ne s’était pas engagé pour d’autres… « On n’a pas fait tout ça pour ça », lui lâche-t-elle quand l’insoumis rétorque que ses camarades sont « déloyaux ».

Comment expliquer ce coup de canif de Mélenchon, au risque de fragiliser la dynamique ? « On est dans un étau horrible entre le pervers narcissique de l’Elysée et la double folie de Jean-Luc Mélenchon : ne pas supporter de ne pas être le chef de tout et de tout le monde et tout faire péter dès qu’il y a une infime chance de gagner. Que cherche-t-il ? Si Bardella est à Matignon, Jean-Luc n’a aucune chance en 2027 car les Français voudront revenir au cercle de la raison », explique un dirigeant de gauche.

ACTE 3 • « On va tout faire pour tenir »

La nuit a été courte, mais ce samedi matin Marine Tondelier retrouve Olivier Faure à la grande manifestation contre l’extrême droite place de la République à Paris. La stratégie est calée : afficher l’unité du NFP, soutenir les frondeurs insoumis sans déclarer la guerre à la direction de LFI. Cela peut-il tenir ? « On va tout faire pour », glisse le patron du PS.

A quelques mètres, Raquel Garrido raconte avoir découvert dans la soirée qu’elle n’avait pas l’investiture de son mouvement. « Jean-Luc pense qu’il peut déplacer des montagnes juste en mettant son image », glisse-t-elle, pas persuadée que ce soit encore le cas. Face à elle, un jeune étudiant confirme que l’aura de l’ex-candidat s’est altérée : « Même Hollande, Delga, Glucksmann ne trahissent pas. Mélenchon, j’ai voté pour lui en 2022, je l’adore, mais là, à la retraite ! »

Face à Garrido en Seine-Saint-Denis, LFI investit un associatif, Aly Diouara, qui, quelques jours plus tôt, qualifiait Glucksmann de « candidat sioniste de la droite libérale de gôche (sic) »… Place de la République, juchés sur un camion, les chefs promettent pourtant à la foule l’union et la victoire. La bande-son, elle, diffuse un célèbre morceau de rap qui résume un peu l’état de la gauche : « En bande organisée, personne ne peut nous canaliser… »

ACTE 4 • Revoilà Hollande

Un « trou de souris ». C’est ce qu’a vu François Hol­lande qui a préparé son coup dans le plus grand secret. Le PS avait investi son ami fidèle Bernard Combes dans son fief de Corrèze, l’ex-président s’est facilement accordé avec lui pour reprendre le siège, au nez et à la barbe d’Olivier Faure qui n’a eu qu’à avaliser. Comment s’opposer à un ancien chef de l’Etat ?

Ce retour confirme ce que chacun savait : Hollande n’a renoncé à rien. Il a compris que cet accord aboutissait à un rééquilibrage en faveur de la social-démocratie. Que, face au danger de l’extrême droite, il pourrait toujours justifier d’avoir fait don de sa personne, quitte à se retrouver sous la même bannière que le leader du NPA Philippe Poutou. Et qu’élu dans la prochaine Assemblée nationale, il pourrait incarner une voix forte dans les rangs socialistes.

Mais ce come-back apparaît comme un cauchemar pour la direction actuelle du PS qui espérait bien le laisser à sa retraite. Sans parler des insoumis qui l’ont’ en horreur. « Deux personnes ont intérêt au chaos à gauche : Mélenchon et Hollande », transpire déjà un ténor socialiste. Un conseiller écologiste se réjouit au contraire de ce renfort à l’image sérieuse dans l’opinion : « Hollande et Glucksmann, ça change le game. ça lave de tout. »

ACTE 5 • Ruffin défie Mélenchon

Depuis des semaines, François Ruffin avait prévu d’accélérer après les européennes. De faire un pas de plus vers une candidature à la présidentielle qu’il prépare avec une petite équipe. Dès l’annonce des résultats, il s’installe au centre en déposant la bannière Nouveau Front populaire. Avant l’annonce de la dissolution, il devait aussi se ranger derrière un appel d’intellectuels de gauche autour de l’économiste Julia Cagé pour une candidature unique pour 2027, avec le PS, les écolos et la bande d’insoumis critiques de Mélenchon.

Avec ce dernier, la rupture couvait. Il l’assume désormais : sur X (ex-Twitter), il dénonce « la bêtise » et « le sectarisme » de la direction de LFI et de son « grand chef » après l’éviction des frondeurs. Dans le « Courrier Picard », il raconte aussi que Mélenchon est un repoussoir : « Lors des premiers porte-à-porte, son nom revient, et avec inquiétude ». Le tribun insoumis réplique sur France 3.

D’abord en actant l’ambition élyséenne de Ruffin à l’Elysée, comme pour en faire un non-événement : « Il est candidat à l’élection présidentielle, je l’ai compris à la première minute, il me l’a dit. » Puis en suggérant que le député picard, qu’il estime au fond trop fragile, n’est pas taillé pour le job de Matignon : « Un gouvernement, ce n’est pas une bande de potes. Il s’agit de pouvoir encaisser le choc. » Lui verrait plutôt Clémence Guetté, Mathilde Panot ou Manuel Bompard comme successeurs de Blum.

Au PS, où il ne fait pas l’unanimité, certains relèvent que Ruffin est un animal très solitaire et capable de sorties violentes, comme lorsqu’il dénonce le « taré à la tête de l’Etat ». « Macron ne nommera jamais Ruffin, surtout en cas de majorité relative car il aura besoin de quelqu’un de consensuel, apaisé et capable de travailler avec les modérés de Renaissance », estime le maire de Rouen et numéro deux du PS Nicolas Mayer-Rossignol.

« On a plein de profils sérieux pour gouverner, assure aussi un conseiller écolo. Boris Vallaud ou Valérie Rabault, Dominique Voynet et Cécile Duflot qui ont déjà été ministres, et Hollande ferait un très bon ministre des Affaires étrangères. » Preuve que la gauche se met à y croire. Mais, pour l’heure, impossible de se mettre d’accord sur un nom pour Matignon. Les insoumis veulent qu’il soit issu du groupe majoritaire, Olivier Faure propose que l’ensemble des futurs députés de gauche votent pour le désigner. Histoire de reporter à l’après 7 juillet tous les sujets qui fâchent.


Mad Thierry et Emmanuelle Souffi. Le Nouvel Obs. N° 3116. 20/06/2024


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