L’oublié Jean Zay…

Il s’est attaché à démocratiser l’éducation et la culture. Père de l’école unique, on lui doit aussi des institutions comme le CNRS, l’ENA et le festival de Cannes. Ministre du Front populaire, il sera emprisonné par Vichy et assassiné par trois miliciens le 20 juin 1944. Son héritage, considérable, est encore visible dans la République d’aujourd’hui.

[…] Mais à quelle République, à quelle école républicaine et à quel républicain rend-on hommage lorsque l’on honore Jean Zay ? Et de quel élan pour une gauche réunie la République de Front populaire qu’il incarne peut-elle être l’inspiration… jusqu’à nos jours ?

[…]

Journaliste, avocat, député depuis 1932 (à 27 ans), Zay est déjà en 1936 une personnalité remarquée du vieux Parti radical, dont, adhérent dès sa majorité en 1925, « il représentait la tradition la plus ancienne et la plus pure », dira Léon Blum. Il est en effet l’héritier du radicalisme dreyfusard de son père, Léon Zay, rédacteur en chef du journal radical d’Orléans – où Jean est né le 6 août 1904 –, et de la famille de sa mère, Alice Chartrain.

Lesquels lui ont aussi légué les valeurs de l’universalisme républicain des minorités, celui de la famille juive mosellane des Zay comme celui de la famille protestante ligérienne des Chartrain. Au reste, baptisé et marié au temple d’Orléans avec Madeleine Dreux, protestante, elle aussi,, Jean Zay, comme son père, est affilié à la franc-maçonnerie et au groupe de la Libre Pensée.

Un condensé de républicain qui en fait une cible idéale des haines de Charles Maurras (élu à l’Académie française en 1938), tant il incarne « les quatre états confédérés de l’anti-France » définis par le fondateur de « l’Action française » : « Le protestant, le juif, le franc-maçon et le métèque. »

C’est bien parce qu’il est cet homme-République, ministre du Front Populaire, que les haines raciales, confessionnelles et politiques se conjuguent pour l’abattre. D’abord civilement lors du procès inique d’octobre 1940, où la dictature de revanche pétainiste le condamne à la même peine que le fut le capitaine Dreyfus (déportation et dégradation militaire), puis physiquement, assassiné le 20 juin 1944 par les miliciens. Des haines à la mémoire longue qui s’exprimeront encore en 2014, dans la lettre signée par un comité de 40 associations « patriotiques » du Souvenir français afin d’empêcher son entrée au Panthéon.

Son entrée dans le gouvernement de Front Populaire est le prolongement logique de son engagement dans les Jeunesses laïques et républicaines, où il rencontra Pierre Mendès France, son ami jusqu’en prison. Très tôt en effet, Zay est un partisan de l’union des gauches, et ses deux élections à la Chambre des députés en 1932 et 1936 se font grâce aux voix socialistes et communistes d’une circonscription qui englobe les cheminots des Aubrais. Au sein du Parti radical, il promeut le Front populaire.

Nommé à la tête du ministère de l’Éducation nationale et des Beaux-Arts, il veut en faire un grand « ministère de la vie culturelle ». Déjà doté d’un sous-secrétariat d’État à la Recherche scientifique, il ajoute à ce ministère en janvier 1938, et en les unifiant, le sous-secrétariat d’État à l’Éducation physique et le sous-secrétariat d’État aux Loisirs et Sports (où officie Léo Lagrange).

Sa politique est d’inspiration socialiste. Enfant, son père lui avait fait entendre Jaurès lors d’un meeting qui l’avait profondément marqué. C’est sur son « discours à la jeunesse » prononcé à Albi en 1903 qu’il s’appuie dans sa première intervention à la Chambre, le 6 août 1936, pour défendre les instituteurs syndiqués que la droite accuse d’antipatriotisme après qu’ils eurent annoncé par pacifisme le déclenchement d’une grève générale en cas de déclaration de guerre. Tout en les mettant en garde contre le pacifisme intégral, « tragique et invraisemblable paradoxe », car, pour lui, « le fascisme intérieur ne peut être combattu sans combattre celui des dictateurs européens » 1.

Zay, pacifiste jusqu’en 1934, est devenu « jacobin » face à la montée des fascismes, et il soutient la politique de réarmement de Blum puis de Daladier. La création du Festival de Cannes contre la Mostra mussolinienne de Venise – prévu en septembre 1939, le Festival ne put avoir lieu du fait du déclenchement de la guerre – s’inscrit dans cette politique antifasciste, ici mue par l’invention de la diplomatie culturelle, du « soft power » dirait-on aujourd’hui. En 1939, il organise le cent cinquantenaire de la Révolution française, ancrant aussi la République comme enseignement de la Révolution.

« Les écoles doivent rester l’asile inviolable où les querelles des hommes ne pénètrent pas »

C’est également par antifascisme qu’il dépose, le 31 décembre 1936, sa circulaire devenue la plus célèbre, qui pose que « les écoles doivent rester l’asile inviolable où les querelles des hommes ne pénètrent pas ». Contrairement à ce qui a pu en être dit a posteriori, elle n’est pas une arme dans le combat laïque, mais concerne la lutte contre les ligues d’extrême droite qui, à la suite de leur interdiction en juin, font de la propagande aux abords des lycées parisiens.

Jean Zay incarne la génération des réformateurs sociaux de l’école. Encouragée par Blum, sa politique est en cohérence avec les plans de réforme de l’entre-deux-guerres, dont celui de la CGT. La « loi Jean Zay » étant bloquée à la Chambre en 1937, c’est via des textes administratifs et l’expérimentation qu’il initie une refonte de la structure de l’éducation nationale, active jusqu’à nos jours.

Moins visible, mais pas moins importante que « les lois Ferry » pour la démocratie par l’école, cette mutation place au cœur de l’enseignement la démocratisation sociale. […]

Quatre-vingts ans plus tard, l‘assassinat de Jean Zay permet de se faire une certaine idée de la République. Et de la France. La France républicaine de Jean Zay, c’est un pays qui sait que la force de la démocratie politique réside dans la qualité de la justice sociale. Que la démocratie sociale fonde la démocratie libérale, l’arme contre tous les populismes.

[…]


Olivier Loubes. Source (courts extraits)


Pour en savoir plus :

  • « Jean Zay. Jeunesse de la République », Pierre Allorant et Olivier Loubes, Bouquins, 2024 ; voir « En savoir plus ».
  • « Cannes 1939, le Festival qui n’a pas eu lieu », d’Olivier Loubes, Armand Colin, 2016 ; 2e édition, Dunod Poche, 2024.
  • Le 17 janvier 1941 dans « Souvenirs et solitude », de Jean Zay (introduction et notes d’Antoine Prost, témoignages de Jean Cassou, Léon Blum et Pierre Mendès France), Belin, coll. « Alpha », 2017.

Une réflexion sur “L’oublié Jean Zay…

  1. bernarddominik 22/06/2024 / 18h34

    Un homme admirable. Un modèle que devraient suivre nos politiciens. Son assassinat fut une ignominie de plus à mettre au passif de la droite radicale. Quant à Mauras, même sa Provence natale le voue aux gémonies.

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