… pour etre la seule incarmation d’un socialisme social ?
Chercheur en philosophie politique et grand spécialiste de Léon Blum, Milo Lévy-Bruhl est affligé de l’instrumentalisation qui est faite de la figure de l’ancien leader socialiste dans le débat public actuel. Que ce soit par Jean-Luc Mélenchon, mais aussi par Emmanuel Macron. Entretien.
Jean-Luc Mélenchon a déclaré dans une interview à « 20 Minutes » « Quand Léon Blum devient chef du gouvernement en 1936, il n’est pas au niveau de Manuel Bompard, ni de Mathilde Panot ou de Clémence Guetté, il était critique d’art et dirigeant marxiste du Parti socialiste ». Pourquoi, selon vous, minimise-t-il son importance ?
Ce n’est pas la première fois que Jean-Luc Mélenchon s’en prend à Léon Blum. Après l’été 2022, alors que Fabien Roussel émettait les premières critiques envers la Nupes, il avait accusé ce dernier d’agir comme Blum au moment du congrès de Tours de 1920, par « égoïsme partisan ». Il faut partir de cette donnée de base : Blum n’est pas une figure que Jean-Luc Mélenchon valorise, au contraire. Il doit donc être assez embêté qu’il soit devenu depuis quelques jours un parrain symbolique du Nouveau Front populaire. Prétendre que Léon Blum n’était pas du niveau de ses lieutenants, c’est sa manière de le rabaisser.
Jean-Luc Mélenchon aime pourtant l’histoire. Mime-t-il ici l’ignorance ?
Je me souviens d’un passage de Jean-Luc Mélenchon chez Stéphane Bern où il présentait Alfred Dreyfus comme un monarchiste… Donc peut-être qu’il aime l’histoire, mais il ne la maîtrise pas. Je ne crois pas qu’il mime l’ignorance. Ce qui se joue à mon avis est plus intéressant.
Evidemment on peut rire de surdité du propos, ou se lamenter de son arrogance, surtout quand il s’appuie sur une inculture manifeste : en 1936, Blum n’est plus un « critique d’art » depuis plus de vingt ans ! Et, surtout, les critiques littéraires ou d’art dramatique de Léon Blum ont toujours été politiques. Il n’a pas été d’abord critique puis socialiste, il a été un critique d’art socialiste. Il a mené le combat contre la bourgeoisie et ses tendances égoïstes ou réactionnaires en critiquant les romans et les pièces du théâtre bourgeois où celles-ci s’exprimaient.
Mais derrière cette dévalorisation de l’homme, il y a autre chose. Mélenchon hérite d’une certaine mémoire critique de Léon Blum, celle forgée autour de Marceau Pivert [dirigeant du courant Gauche révolutionnaire au sein de la SFIO, NDLR].
Le coeur de la critique pivertiste, c’est l’idée que 1936 aurait été une opportunité révolutionnaire et que Blum l’aurait empêchée par légalisme. De fait, il y a eu entre Pivert et Blum un désaccord sur l’analyse du moment historique 1936.
Pivert considérait qu’on était alors dans une situation prérévolutionnaire et Blum dans une situation préfasciste.
En 1936, si Blum respecte les institutions, c’est parce qu’il s’y est engagé devant le peuple au moment des élections, comme tous les partis du Front populaire, mais c’est surtout parce qu’il pense que le fascisme est déjà beaucoup trop présent dans la société et dans les institutions, que la bourgeoisie est encore trop puissante, que le prolétariat n’est pas organiquement unifié, ni assez organisé. Il pense que, dans ce contexte, le déclenchement d’une révolution aura comme conséquence une alliance de la bourgeoisie et du fascisme et un bain de sang ouvrier. La suite de l’histoire lui a davantage donné raison qu’à Pivert.
Le désamour de Mélenchon pour Blum viendrait seulement de ça ?
D’un désaccord sur 1936 comme opportunité révolutionnaire ?
Non. Pour comprendre sa critique, il faut préciser le Blum que Mélenchon a en tête. C’est celui d’une pivertiste en particulier : Colette Audry, une grande référence qu’il aime à citer. Elle est l’auteure de « Léon Blum ou la politique du Juste » (Juillard, 1955).
Aux prétendues réticences révolutionnaires de Blum, elle ajoute une explication psychologisante : il aurait empêché la révolution parce qu’il était trop soucieux du qu’en-dira-t-on bourgeois. C’est l’origine de la légende du Blum « réformiste », du Blum timoré, dont a hérité Jean-Luc Mélenchon.
Evidemment c’est une calomnie : Blum s’est toujours éperdument moqué du qu’en-dira-t-on bourgeois. Qu’on pense au scandale qu’a provoqué son livre « Du mariage » en 1907, dans lequel il prône l’égale liberté sexuelle des jeunes hommes et des jeunes femmes.
Mais c’est une calomnie qui a une fonction : masquer la réalité de son socialisme démocratique. Sur cette base, on prétend que son socialisme est démocratique au sens au fond où il se coucherait devant la démocratie libérale et les institutions bourgeoises. Or le socialisme de Blum est démocratique, non pas au sens où il respecte la démocratie bourgeoise, mais au sens où il est démocratiquement organisé.
C’est une microsociété, avec son parti, ses syndicats, ses mutuelles, ses organisations de jeunesse, ses journaux, etc. Cette organisation démocratique du socialisme, c’est pour Blum la condition de la réussite de la révolution : il n’y a qu’avec des militants émancipés qu’on pourra conduire la révolution.
Il est intrinsèquement inenvisageable pour Blum de bâtir des organisations non démocratiques sous prétexte qu’elles permettent la prise du pouvoir, et d’escompter leur démocratisation ensuite. Si ces organisations non démocratiques se révèlent assez puissantes pour réaliser la révolution, c’est qu’elles auront atteint un degré d’emprise sur les mentalités et les pratiques tel qu’il sera impossible d’espérer revenir à la démocratie.
Et Jean-Luc Mélenchon ne s’inscrit pas vraiment dans cette tradition-là…
Il s’inscrit dans l’autre tradition du socialisme : celle des avant-gardes, qu’elles soient léninistes ou trotskistes. Il représente la phase électorale et non plus révolutionnaire de cette tradition. Lui respecte les institutions de la démocratie bourgeoise – il ne prétend pas prendre le pouvoir par la force -, mais il refuse la démocratisation de son mouvement. Il construit au contraire une organisation où la décision d’un seul, ou d’un tout petit groupe, génère des effets non démocratiques par cercles concentriques, d’abord par obéissance contrainte, puis par mimétisme et effets d’identification à un groupe. C’est pour ça qu’il a un tel succès sur les réseaux sociaux, qui reposent sur des pratiques mimétiques de groupe, et que parallèlement, il ne produit absolument rien dans la société réelle : aucune institution, aucun travail pour réaliser, sans attendre d’être au pouvoir, le socialisme visé, aucune réalisation pratique autre que tout ce qui peut faire augmenter les relais de l’obéissance et du mimétisme.
Or, pour Blum, cette modalité-là d’organisation du socialisme relève des logiques bourgeoises de l’assujettissement. Et, selon lui, elles contaminent les institutions socialistes, dont la visée est l’émancipation collective. C’est ce qui peut arriver de pire parce que c’est installer le contraire du socialisme en son cœur, c’est transformer le socialisme en un support supplémentaire des formes bourgeoises d’entrave à l’émancipation, à la démocratisation générale.
Propos recueillis par Pascal Riche. Le Nouvel Obs n° 3116. 20/06/2024. (Courts Extraits)
Note : cet excellent article est à lire dans son intégralité dans le Nouvel Obs, une analyse – qui bien sûr n’engage que Milo Lévy-Bruhl – qui permet de comprendre les circonvolutions crâniennes de Jean-Luc Mélenchon, ses postures, ses décisions… MC
Bien vu, merci pour l’analyse de cet excellent article…