Les jeunes sont prêts.

À la sortie du métro République à Paris, quelques gouttes se mélangent au fumet des saucisses braisées qui embaume la grande place parisienne. La bonne humeur des manifestants semble faire fuir la menace d’une grosse averse. Pourtant, c’est une semaine intense en rebondissements politiques qui s’achève. Si le soulagement d’une union — chancelante — des gauches est perceptible sur tous les visages, on ne se réjouit pas pleinement pour autant. Avec les législatives anticipées, l’extrême droite n’a jamais été aussi proche du pouvoir.

En parallèle des campagnes électorales accélérées, l’intersyndicale — parmi laquelle trois syndicats étudiants — a appelé à se rassembler massivement. Si l’Assemblée nationale devient en majorité d’extrême droite, une première sous la 5ᵉ République, tous les voyants sont au vert pour voir un Jordan Bardella s’emparer des clés du gouvernement.

Âgé de 28 ans seulement, le président du RN deviendrait ainsi le plus jeune Premier ministre qu’un gouvernement français ait connu. Pour autant, les manifestants rencontrés dans le cortège ne semblent guère prêter attention à son âge. Pour eux, il est avant tout l’héritier d’un parti dont certains des membres fondateurs sont d’anciens combattants français de la Waffen-SS — une branche militaire particulièrement fanatique du régime nazi.

La crainte, la peur, la colère… Toutes les émotions se sont mélangées dans les rues de Paris, ce samedi 15 juin. L’intersyndicale est parvenue à y réunir 250 000 personnes (75 000 selon la police). Parmi eux se trouvaient de nombreux jeunes de moins de 30 ans. Reporterre leur a posé la question : que craignez-vous si l’extrême droite remporte les législatives le 7 juillet prochain ?

Célia, 22 ans : « Selon certains, je ne pourrais jamais être Française parce que je ne suis pas blonde aux yeux bleus »

Sa chasuble verte jure avec les couleurs sombres du reste de sa tenue. Avec ses camarades d’Oxfam, une ONG de lutte contre les inégalités, Célia est venue de Noisy-le-Sec pour signifier sa consternation. « J’ai dépouillé les bulletins dimanche dernier dans le 93. Le RN est arrivé deuxième… » Si elle marche ici et maintenant, c’est parce que « la haine n’est pas la solution aux difficultés ».

« C’est trop facile de trouver des boucs émissaires, comme les personnes immigrées. Je suis Française d’origine algérienne, étudiante ingénieure. Selon certains, je ne pourrais jamais être Française parce que je ne suis pas blonde aux yeux bleus… »

Cyrille, 21 ans : « On fait le lien entre lutte sociale et lutte pour le climat. Si le RN passe, rien ne sera fait »

Ce n’est pas pour sa densité que le collectif Action Justice Climat se fait remarquer. Au moyen d’un vélo, le groupe de jeunes écologistes transporte une sono et diffuse des chansons au rythme techno. À l’avant, quelques membres du collectif empoignent une large banderole, le regard plus grave. Parmi eux, Cyrille témoigne : « On assiste à une grande décomplexion du racisme. Dans la ville voisine d’où je viens, j’ai vu circuler des tracts “Stop aux Blacks à Chatou” adressés à monsieur Le Maire. »

Pour la jeune étudiante de 21 ans comme pour ses camarades, « si le RN passe, rien ne sera fait [pour l’environnement]. Or à Action Justice Climat, on fait le lien entre lutte sociale et lutte pour le climat ». Selon celle qui souhaite plus tard éditer des ouvrages politiques, l’arrivée de l’extrême droite atteindra tout le monde. « À titre personnel, je suis une femme, je suis bisexuelle, je crains pour moi. L’extrême droite attaque toutes les minorités. »

Eda, 16 ans : « Je n’ai pas envie de vivre dans un pays de fachos »

Aux côtés de son père qui discute avec des amis croisés en marge du cortège, Eda pose un regard enthousiaste sur les manifestants qui défilent sous ses yeux. C’est en famille que la lycéenne de 16 ans a fait ses premières manifs. Eda apprécie ces moments. « On a aussi fait un blocus au lycée Voltaire pour appeler à lutter contre l’extrême droite. Je n’ai pas envie de vivre dans un pays de fachos. »

Outre son opposition aux valeurs que véhicule le RN, elle s’inquiète de la prochaine réforme de Parcoursup, déjà « galère ». « Avec Affelnet [qui fonctionne de pair avec Parcoursup] et si le RN passe, ça va être encore plus difficile d’entrer dans une école qui nous plaît », s’inquiète la jeune brune qui se voit intégrer une école de design après le bac.

Ilias, 23 ans : « On a aussi une brèche avec le Nouveau Front populaire »

Assis sur un banc, Ilias attend l’arrivée du cortège du collectif Urgence Palestine. Le garçon de 23 ans porte un drapeau de la Palestine sur les épaules. « Au lendemain du 7 octobre, les manifestations ont été interdites, systématiquement. On est déjà sur la pente descendante », dit-il.

Celui qui se présente comme Arabe et musulman pratiquant ne se considère pas comme le plus à plaindre. « J’habite dans le 18ᵉ arrondissement : je fais partie des privilégiés, j’ai moins de risques de subir des contrôles d’identité que dans d’autres quartiers du 93, je le sais. » Pour Ilias, engagé politiquement, c’est le moment de signifier son opposition à ces politiques qui lui font craindre pour ses libertés. « Mais là on a aussi une brèche avec le Nouveau Front populaire. Et on le soutient à 100 %. »

Ezia, Vadim, Sofia, Louka et Manès, lycéens : « Le RN au pouvoir, c’est dangereux sur plein d’aspects »

Les membres de l’Union syndicale lycéenne, âgés de 15 à 17 ans, ne s’imaginaient pas rater le rassemblement. Parmi eux, la tête de Manès Nadel se démarque naturellement. Le jeune homme s’était fait connaître du grand public et des médias en mars 2023 en tant que porte-voix des lycéens au moment des manifestations contre la réforme des retraites. Pour Ezia, « le RN au pouvoir, c’est dangereux pour plein d’aspects… En tant que femme, en tant que personne racisée, etc. ». D’après la jeune femme, le pays est déjà en proie à une fascisation : « Regardez la loi immigration ! »


Zoé Dert-Chopin. Reporterre – Source – Lecture libre, mais rappel cette assos de journalistes, ne vit que par les dons et abonnements.


2 réflexions sur “Les jeunes sont prêts.

  1. bernarddominik 18/06/2024 / 8h58

    La betise de Célia me fait sourire. Pour le restes je comprends les inquiétudes, je ne crois pas à une dictature du RN, mais le principal risque est sa banalisation, comme le FPÖ en Autriche.

    • Libres jugements 18/06/2024 / 10h44

      Bien évidemment, chacune chacun doit avoir son avis et surtout doit s’exprimer dans les isoloirs.
      Pourtant, il ne faut surtout pas considérer à la vue des sondages, du nombre de passages convenus dans les différents médias y compris télévisuels nous rabâchant que le RN Bardella sera le «futur» premier ministre dans le «futur» gouvernement de coalition, que le RN sortira avec le nombre de députés nécessaires, vainqueur absolu de cette consultation.
      Le rassemblement national et Eric Ciotti détiendra peut-être à l’issue des votes, un nombre de députés qui permettra, certes de jouer un rôle important dans l’hémicycle, mais qui aujourd’hui est, compte tenu de la montée en puissance des prises de consciences des rassemblements nombreux des réactions populaires des perspectives de votes en faveur du nouveau Front populaire, ne garantit absolument pas qu’il en possédera la majorité.
      Il faut mettre en garde, expliquer pourquoi, et tout faire pour que cela n’arrive pas, évitons qu’ils aient la majorité. Majorité qui permettrait au RN d’imposer une société qui serait d’abord autoritaire/policière, d’une rectitude judiciaire, et n’en doutons pas favorisant d’abord les plus aisés et le grand patronat.
      Michel

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