« Nos institutions, sont calibrées pour un pouvoir autoritaire ».
Mise en garde dans cette période trouble : tous les articles « postés » — jusqu’au jour du 2ᵉ tour des législatives —, ne le sont-seront qu’au titre de l’information plurielle et n’engage pas l’administrateur du blog.
MC
La sélection d’articles doit servir à éclairer, analyser les différences dans les programmes proposées par les partis se présentant. Ils devraient permettre de décanter, comprendre les affirmations de chacun engageant la France, pour les trois années prochaines. D’autre part, chacune-chacun à le devoir citoyen (dans cette ambiance délétère), de prendre position en allant voter, mais également d’inciter toutes personnes côtoyées de se rendre dans les isoloirs afin d’éviter l’abstention. Cette abstention qui à toujours « profiter » aux candidat-es, arrivé-es en tête.
En 2019, le philosophe Michaël Foessel signait « Récidive. 1938 » (PUF), dans lequel il montrait comment, revenue au pouvoir après la rupture du Front populaire par le Parti radical, la droite française avait commencé à prendre une série de mesures que l’on attribue en général au régime de Vichy : enfermement des étrangers dans des camps, pleins pouvoirs à Daladier, licenciements politiques des fonctionnaires et diverses mesures de régression sociale… Sans oublier les appels des élites à des « mesures autoritaires » et à l’interdiction du PCF !
Au nom de la « défense de la démocratie », on abdiquait les principes démocratiques. Cinq ans après l’ouvrage, cette lecture de l’année 1938 résonne étrangement avec la séquence que nous traversons. Nous avons demandé à Michaël Foessel comment son essai visionnaire peut, aujourd’hui, nous aider à penser une crise politique qui pourrait trouver son ultime résolution dans une victoire du RN.
- Comment en sommes-nous arrivés là ?
Je crois qu’il faut revenir sur une thèse, largement partagée, selon laquelle la morale serait contre-productive face au RN. On a progressivement cessé de rappeler le parti de Marine Le Pen à des principes démocratiques et égalitaires ou à ses responsabilités historiques : aujourd’hui, ce qu’on lui reproche, c’est de ne pas être pragmatique, ou alors d’être économiquement « de gauche » !
Or, l’argument moral fonctionnait en partie : c’est quand on l’a abandonné que les résultats du RN se sont envolés. Car sans la morale civique, on manque d’arguments contre eux – en ce sens, la formulation « Je veux m’adresser aux fâchés pas fachos », de Jean-Luc Mélenchon, est discutable. Ce renoncement à la morale est d’autant plus regrettable qu’il existe une morale d’extrême droite.
Dans ses discours, l’extrême droite parle des modes de vie qu’il faudrait suivre, de la façon dont on se nourrit, dont on s’habille, elle réserve sa considération à ceux qui n’ont pour privilège que d’être nés français, avec la bonne couleur de peau. Elle élève toutes ces choses au rang de normes. Sa morale est une morale des valeurs, pas une morale des principes.
- Quelle est la différence entre ces deux morales ?
La différence tient d’abord à leur origine. L’origine des principes est rationnelle, quand celle des valeurs est plutôt existentielle. Fruit d’une évaluation, une valeur désigne ce à quoi on tient. La République comme valeur ou la République comme principe, par exemple, ce n’est pas la même chose.
La République comme principe, c’est un certain nombre de règles formelles qui permettent la pacification de ce qui, dans l’opposition entre les valeurs, est potentiellement conflictuel. Car la logique des valeurs consiste à exclure tous ceux qui ne partagent pas la même évaluation, donc pas les mêmes modes de vie. En somme, c’est : la France, tu l’aimes ou tu la quittes. La République n’a pas à être aimée ou quittée, mais à être voulue.
- Est-ce le terreau sur lequel prospèrent le populisme ou l’illibéralisme ?
On assiste à une mobilisation très forte, avec des camps très clivés, une montée aux extrêmes permanente et beaucoup de bruit, mais ce clash permanent n’est plus rationalisé par un discours portant sur des principes politiquement discernables (liberté versus autorité, égalité versus concurrence).
La reconfiguration de la vie politique autour de la question identitaire a été favorisée par le « en même temps » d’Emmanuel Macron. On ne comprend pas ce qui se passe politiquement, on ne sait même plus nommer ceux qui vont probablement gagner le 7 juillet le fascisme ? L’extrême droite ? Le bloc des droites ? C’est le brouillard. Bruit et brouillard, en somme.
- Sommes-nous en train de revivre un « moment 1938 » ?
Ce qui m’avait intéressé dans « Récidive », et beaucoup inquiété, c’était de percevoir avant même le passage au régime dictatorial de Vichy, une forme d’habituation aux solutions autoritaires. De la même manière, si on peut penser aujourd’hui qu’une solution autoritaire sera plus efficace, ce n’est pas que la démocratie est intrinsèquement faible mais qu’elle a été affaiblie depuis plusieurs années.
En 1938, le terrain était si bien préparé par ceux qui ont sacrifié le Front populaire que les authentiques républicains ne savaient plus quel argument utiliser pour éviter le pire. De la même façon, la dernière décennie a vu plusieurs reculs face aux principes juridiques, le dernier en date étant le vote de la loi immigration en décembre, auquel on a procédé tout en sachant que le texte était contraire à la Constitution.
Un autre point commun est la confusion des catégories : en 1938, par un renversement d’alliances, il n’y a plus de gauche, plus de droite, mais un « camp de la raison » qui revient sur les acquis du Front populaire ; aujourd’hui, le « en même temps » a éclipsé le clivage gauche-droite, le RN a cessé d’être l’extrême droite et, puisqu’il faut toujours un diable, et un seul, c’est la gauche qui hérite du rôle, se voyant qualifiée d’extrême gauche, de « wokiste », d’« écoterrorriste », d’« islamo-gauchiste »…
- Dans « Récidive », vous insistiez sur une formule qui résumait l’état d’esprit de la droite française de 1938 : « Plutôt Hitler que le Front populaire. » Peut-on imaginer qu’Emmanuel Macron soit mû par un calcul du même type, fût-il inconscient ?
Comme il ne pouvait pas sauver le macronisme, le président a décidé de se sauver lui-même. Soit Macron l’emporte miraculeusement, soit (ce qui est beaucoup plus probable) il devient le président d’une cohabitation avec l’extrême droite. Dans ce cas, il espère peut-être symboliser un foyer de résistance institutionnelle. Que ce calcul soit conscient ou inconscient, le résultat sera le même : Emmanuel Macron aura offert un marchepied à ce contre quoi il voulait être le rempart.
On trouve dans « Britannicus », de Racine, une phrase qui me semble bien résumer son tempérament singulier. « Il suffit ; j’ai parlé, tout a changé de face », dit Agrippine. Cette hubris de la parole, Macron en est coutumier : encore récemment, lorsqu’il s’est rendu en Nouvelle-Calédonie, il a parlé et, pour lui, l’affaire semblait réglée – et il y a eu des morts après. La différence avec la dissolution, c’est que, en raison des institutions de la Ve, sa parole devient en effet performative : il parle et tout change.
- Nos institutions pourront-elles servir de pare-feu contre la menace du RN ?
Dans le discours de la dédiabolisation de l’extrême droite, on nous dit qu’avant de s’effrayer on devrait regarder vers l’Italie, où finalement Giorgia Meloni semble « rentrer dans le rang ». Au fond, ce ne serait pas si grave. Ou encore vers la Pologne, où le PiS a été battu aux dernières élections…
Mais en France, les institutions de la Ve République sont calibrées pour un pouvoir autoritaire. Le jour où le RN accédera aux responsabilités, il n’y aura pas autant de contre-pouvoirs que dans d’autres démocraties. Se posera alors la question de ce qu’ils feront de leur victoire. Il y a beaucoup d’équivoques dans le discours du RN. Par exemple, quand eux disent « les étrangers », beaucoup de leurs électeurs entendent « les jeunes des quartiers », français depuis plusieurs générations.
Le RN peut être dépassé par sa base sociale, par les attentes qu’il a entretenues. La pulsion d’ordre est forte dans la société française. Le scrutin de dimanche porte l’écho de certains noms propres dans lesquels on entend aussi un désir de revanche : Lola, Crépol, Incarville. La pression sera immense et on peut se demander si Marine Le Pen ne préférera pas passer la main à Jordan Bardella…
- Quid de l’idée selon laquelle derrière la dissolution, il y aurait une stratégie calculée : mettre au pouvoir les hommes et femmes du RN pour montrer leur incompétence ?
Il est possible que Macron pense, par la magie de son verbe et la force de ses certitudes, être en mesure d’incarner celui qui montrera la nullité de l’extrême droite, son inefficacité. Je crois qu’il a tort. La question de la compétence n’est pas centrale : lors du débat Attal-Bardella, ce dernier a montré ses limites sur plusieurs dossiers et pourtant il a pris deux points ensuite dans les sondages.
Les ressorts du vote RN sont plus profonds, ils jouent sur des éléments symboliques intriqués à des expériences sociales : sentiment d’humiliation, abandon territorial, détestation du technocratisme macroniste, de la gauche vue comme moralisante. Surtout, il y a une demande de reconnaissance morale dans ce vote. Je me souviens d’une électrice du RN déclarant : « Eux au moins, ils n’ont pas honte de nous »…
- Et la gauche ? Quel est son avenir à court et moyen terme ?
Historiquement, l’antifascisme n’a pas eu besoin de programme, il s’est d’abord constitué sur un réflexe unitaire en faveur de la démocratie. En 1936, le programme social du Front populaire s’est élaboré à l’occasion des grèves et des occupations d’usines.
Aujourd’hui, cet ancrage social est plus faible, les syndicats ont été affaiblis par leur échec contre la réforme des retraites. Il y a à gauche un déficit de connaissance de l’idéologie d’extrême droite : on a parfois le sentiment qu’elle ne prend pas au sérieux le sens de la victoire du RN et qu’elle pense au coup d’après.
- Ou alors on se dit qu’au fond ça ne changera pas grand-chose car « ils sont déjà au pouvoir ».
C’est là une faute lourde, le problème n’est pas la dangerosité de tel ou tel politicien. Marine Le Pen est le nom de passions sociales qu’elle ne maîtrisera pas forcément. La constitution d’un nouveau « Front populaire » est peut-être l’ébauche, tardive, d’une prise de conscience.
Éric Aeschimann et Julie Clarini. Le Nouvel Obs. N° 3115. 13/06/2024
Michel Foessel oublie l’essentiel: cette république est incapable de faire respecter ses propres lois. elle est autoritaire, effectivement, mais n’a pas d’autorité. Elle nous engagé, contre notre volonté, dans des aventures extérieures coûteuses, interdit ce qui ne lui plaît pas, mais sur lenplan intérieur n’a aucune autorité autre que de nous faire payer des services qu’elle ne rend pas ou à petite dose.
En réalité Bernard, il faudra un jour… très rapidement espérons le… un changement de constitution avec la possibilité pour la population, de virer – sous certaines conditions bien évidemment – gouvernement et/ou chef de l’état.
MC