Ces villages de Gaulois réfractaires.

Dans cette France couleur étron que le journal Le Monde a cartographiée au lendemain du 9 juin, une poignée de petits villages du Diois font figure d’exceptions.


Ce sont six villages (entre 16 et 90 électeurs selon les communes) qui n’ont accordé aucune voix aux sirènes lepénistes. Un fait d’autant plus significatif que, au niveau national, seulement 35 communes sur les quelque 35 000 que compte le pays n’ont pas donné une seule voix au Rassemblement national.

Selon certains connaisseurs du coin, comme Gabriel Ullmann, les résultats des élections ne sont pas dus au hasard. Cet ingénieur isérois passionné d’écologie a relié les six com­munes « free RN » sur sa carte Mappy. Toutes situées dans le Diois, elles sont distantes de quelques dizaines de kilomètres et forment une sorte de S inversé. Avec ses 102 habitants, dont 90 électeurs, Beaumont-en-Diois est la plus grande de ces petites agglomérations qui ne se laissent pas séduire par le sourire carnas­sier de Bardella. Fait notable, ce n’est pas la première fois que les électeurs beaumontois filent zéro voix à l’extrême droite.

En 2015, après l’annonce des résultats des élections régionales, Le Monde avait consacré un reportage à ce village qui faisait partie, avec trois autres bourgades du Diois, du cercle restreint des 110 villes qui n’avaient donné aucune voix à l’extrême droite. En 2024, le club «zéro raciste» dans les urnes s’est donc rabougri à 35 communes, ce qui, de facto, fait de ces localités du Diois des entités curieuses au particularisme bienvenu. De quoi nous donner envie d’y emménager fissa. On aurait d’ailleurs tort de s’en pri-

ver, le paysage y est sauvage, la rivière Drôme roule ses galets calcaires dans des eaux turquoise et le département fait partie des territoires en transition écologique. Ce qui, ici, se manifeste concrètement en matière d’emplois verts, d’économie sociale et solidaire, de coopérative de production d’énergie ou même d’expérience de gestion politique communale participative.

Certes, le département, hier le refuge de babas cool post-soixante-huitards, est devenu depuis quelques années le ren­dez-vous des néoruraux et le paradis des cadres en télétravail. On pourrait voir dans les résultats électoraux la conséquence d’une sociologie atypique pour la campagne. Un terreau de CSP+ qui influerait sur les votes, ramenant le confort et le niveau de vie des citadins au coeur des vertes collines. Il y a de ça, sans doute, mais pas que…

Selon Claude Veyret, syndicaliste paysan et fin connaisseur de l’histoire de la Drôme, les résultats du 9 juin 2024 sont dus à plusieurs facteurs. L’histoire d’abord, car « c’est important de noter que ces petits villages de montagne sont aussi des terres d’asile. Les protestants opprimés par les catholiques se réfugiaient dans les endroits les plus difficiles d’accès, là où le sol est aride et pauvre, là où l’entraide est nécessaire pour s’en sortir, quand les plaines alluviales le long de la rivière Drôme étaient catholiques et conservatrices, voire réactionnaires ».

Le vote de gauche était si ancré que, sous la IVe République, les notables de droite refusaient, dit-on, de participer aux élections, tant ils étaient sûrs de se prendre une branlée. « En 1920, dans un village de 200 habitants, on comptait 70 adhérents à la Ligue des droits de l’homme, c’est pas mal, s’amuse Claude Veyret. Pour les protestants, l’ascenseur social était synonyme d’école publique. Ils misaient tout sur la culture, alors que les catho­liques étaient dans la transmission patrimoniale. »

La Drôme, ce sont aussi les contreforts du Vercors. Dans l’histoire plus contemporaine, celle de la période qui va de juin 1940 à août 1944, c’est la résistance du maquis du Ver­cors qui marque les lieux et, encore aujourd’hui, les esprits. Ici, c’est l’épicier du village qui a eu son père abattu par les nazis, ailleurs, c’est un grand-oncle résistant qui a été torturé, ou encore tout un village qualifié de Juste pour avoir caché et sauvé des Juifs. Pour toutes ces raisons, beaucoup ici ne se résigneront jamais à voter RN.

Car ce parti, même s’il a réussi sa dédiabolisation politique et sa banalisation médiatique, est la créature engendrée par Jean-Marie Le Pen et ses amis collabos qui glorifiaient bras tendu les massacres des Waffen-SS. « Moi, j’appelle ça la Résistance des « natifs » qui a façonné dans pas mal d’endroits une conscience collective pro­gressiste », rappelle Claude Veyret.

Italiens fuyant Mussolini, républicains espagnols venus après la chute de Barcelone, Algériens, Arméniens… « La Drôme est un territoire qui adore accueillir et une terre de liens », résume le paysan militant, qui reconnaît malgré tout que certains enfants des immigrés d’hier peuvent ne pas être aussi accueillants avec les nouvelles populations d’étrangers.

Retour à Beaumont-en-Diois et à l’an 2024. Dans le village, la population se divise presque à parts égales entre « natifs », donc, et néoruraux. Ces derniers ont largement participé au développement de l’agriculture bio, à faire vivre la culture en milieu rural et à multiplier les associations de solidarité avec les migrants.

Quant à Die, grande ville du Diois de plus de 5 000 habitants, elle a placé aux dernières élec­tions Les Écologistes en tête, avec 19 % des voix, suivis de près par LFI et la liste du Parti socia­liste-Place publique de Glucksmann’. La ville et ses alentours fourmillent de coopératives, d’initiatives économiques alternatives. En juin 2021, lors d’une décision du conseil municipal, elle a adhéré à l’Association nationale des villes et territoires accueillants (Anvita) par 21 voix pour et 6 abstentions.

La charte de l’Anvita rappelle que les migrations humaines sont « inéluctables en raison des conflits, de la pauvreté et du changement climatique », alors autant tout faire pour que ça se passe au mieux. « Lorsque l’État, dans le cadre de ses compétences, organise l’accueil sur un territoire en lien avec la collectivité et la société civile, l’expérience prouve que l’inclusion est possible et enrichissante », précise l’Anvita, qui déplore une politique de fermeture des frontières et de rejet de l’autre depuis des décennies. D’où la nécessité, pour les territoires accueillants, « d’agir à l’image de l’histoire et de la culture d’hospitalité en France et d’interpeller l’État pour qu’il assume ses responsabilités ».

Dans les villages drômois, ces grands principes sont mis en pratique. On y accueille ici des Kurdes irakiens, là des familles syriennes, et « il est rare qu’un SDF fasse la manche deux jours de suite au même endroit sans être invité à venir manger ou dormir dans une maison », complète Claude Veyret.

Dans une France qui baigne depuis des années dans la haine avec le RN, dans le mépris macronien, la Drôme conserve crânement quelques îlots écolos, solidaires, culturels et coopératifs. Ce qui tendrait à prouver que, si un autre monde est difficilement possible, un monde moins con est envisageable.


Natacha Devanda. Charlie Hebdo 19/06/2024


1. La liste de Jordan Bardella arrive en quatrième position, avec 15 % des voix.


3 réflexions sur “Ces villages de Gaulois réfractaires.

  1. tatchou92 26/06/2024 / 10h18

    ON SAIT MAINTENANT OU S ‘EXILER SI…

  2. rblaplume 26/06/2024 / 10h37

    Il est heureux qu’en terre du Vercors l’esprit de fraternité soit érigé en principe !
    Haut lieu de la Résistance dans toutes ses composantes en contact avec Jean MOULIN, la « République libre du Vercors » est officiellement proclamée le 3 juillet 1944 avec la constitution d’une administration civile. Cette entité première de la France Libre entre le 9 juin au 21 juillet 1944 honore notre pays.

    rblaplume

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