Thierry Breton…

… a la gâchette difficile contre les dérives de Musk

L’histoire donnerait presque envie de fredonner « L’Ode à la joie » ! Sous la pression de la Commission, le réseau social chinois TikTok, très prisé des adolescents, a renoncé, le 24 avril, à mettre en place au sein de l’Union européenne une fonctionnalité addictive permettant de rémunérer ses utilisateurs en fonction de leur temps d’écran. Alléluia !

À l’origine du règlement sur les services numériques (DSA), qui autorise la Commission à sanctionner les plateformes mettant en danger leurs utilisateurs, Thierry Breton, le commissaire européen au Marché intérieur, a eu le triomphe modeste :« Nos enfants ne sont pas des cobayes pour les médias sociaux. Le DSA garantit la sécurité de notre espace en ligne. »

Shérif, fais-moi peur

Une affirmation un brin optimiste, eu égard à l’état des réseaux, où prolifèrent, dans une impunité quasi absolue, la désinformation, la haine et le harcèlement… sans que le DSA y change grand-chose. Exemple le plus emblématique de ce chaos : X, le réseau qui façonne comme nul autre le débat public.

La plateforme a été rachetée en 2022 par le magnat de Tesla, Elon Musk, qui s’est employé à la transformer en espace de non-droit. Rétablissement de comptes complotistes ou racistes bannis — dont celui de Donald Trump —, licenciement en masse des modérateurs, suppression de la certification gratuite pour la plupart des utilisateurs…

Le milliardaire sud-africain, porteur d’une vision maximaliste de la liberté d’expression, prouve tous les jours qu’il n’a aucune intention de respecter les nouvelles exigences européennes. Sa dernière lubie : Grok, qui, avec l’aide de l’intelligence artificielle, proposera sur X un résumé de l’actualité à partir de tweets. Autrement dit un flux d’informations sans contrôle journalistique pour fournir un semblant d’infos non vérifiées qui ne coûte rien.

Face à ces dérives, Breton, qui, depuis 2020, promet la fin du « Far West numérique », s’est contenté de fanfaronner. En juin 2023, il avait mis en scène son voyage en Californie pour expliquer à un Elon Musk en visioconférence depuis New York que ce dernier avait jusqu’au 25 août pour se mettre en conformité avec l’ambitieuse législation européenne sur les contenus en ligne.

Plainte contre X

Las ! Musk n’a pas respecté la date limite. Et les choses ne se sont pas arrangées depuis. Après l’attaque terroriste du Hamas, le 7 octobre en Israël, Breton a donné vingt-quatre heures au milliardaire pour prendre des mesures d’urgence face à la prolifération de la désinformation sur X, sous peine d’amende. « Merci de dresser la liste des violations auxquelles vous faites allusion (…), afin que le public puisse les voir », lui a répondu l’interpellé, se gaussant ouvertement de la mise en garde. Bilan de la prise de bec : aucune sanction pro­noncée contre X. Bientôt un an après sa mise en place, le DSA connaît de sacrés ratés.

La Commission a attendu décembre pour lancer une enquête contre la plateforme. Un délai d’autant moins compréhensible que l’équipe chargée de faire appliquer la directive compte, selon les informations du « Canard », près de 200 personnes.

« On estime avoir été rapides, rétorque l’entourage de Breton. On fait des dossiers solides, inattaquables, pour obtenir un changement profond. On prend le temps nécessaire pour cela. » Le temps qu’un maximum de désinformation soit diffusé ? Les Russes applaudissent, et ils ne sont pas les seuls. Les associations de lutte contre la haine en ligne, en revanche, commencent à trouver le temps long.

L’ouverture de l’enquête, qui pourrait déboucher sur une amende d’un montant de 6 % du chiffre d’affaires de X, voire à une suspension de la plateforme, n’a pas provoqué la moindre inflexion. A un mois des élections européennes, la désinformation sur le réseau bat son plein.

Breton assure à qui veut l’entendre que l’Europe « n’aura pas la main qui tremble », mais aura-t-il encore la main tout court à la fin de l’enquête, vu que son mandat prendra fin en octobre décembre ? Rien n’est moins sûr. D’autant que l’ancien pédégé d’Atos brigue la présidence de la Commission européenne — sans convaincre grand monde pour le moment.

Ce n’est peut-être pas le meilleur moment pour se lancer dans un combat singulier contre la deuxième fortune mondiale…

La désinformation sur X, en attendant, n’a guère à s’inquiéter.


Louis Colvert. Le Canard enchaîné. 15/05/2024


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