Histoire de guerre : Maurice Thorez

Il s’agit d’une analyse personnelle n’engageant que l’auteur de l’article. Il faudrait recouper plusieurs fois ce type d’information, toujours sujet à interprétation selon ses convictions personnelles. MC

Fort de son implication dans la Résistance, le Parti communiste triomphe enfin. Il ne manque à son bonheur que la présence de son secrétaire général, coincé à Moscou depuis sa désertion

Dans les rues de Paris libéré, le 25 août 1944, les communistes triomphent. En première ligne dans cette bataille, ils chantent Lucien Sampaix, Gabriel Péri et tous leurs héros morts pour la patrie.

Le pays n’est pas encore totalement libéré que le PCF s’autoproclame déjà « le parti des fusillés » — 2500 communistes sur les 30 000 résistants furent fusillés, selon les historiens. Aux élections de 1945, il sera bientôt le premier parti de France. Mais, en cet été 1944, un homme manque à la fête.

Il s’agit de Maurice Thorez, le secrétaire général, grand artisan du Front populaire, coincé en Union soviétique depuis sa désertion en 1939. Un personnage dont la trajectoire illustre les errements du mouvement au début du conflit.

Le 23 août 1939, ce natif du Pas-de-Calais, un homme à la large carrure et aux joues rondes, est en vacances dans les Alpes lorsqu’il apprend, stupéfait, le pacte conclu entre Staline et Hitler. Le revirement est brutal. Depuis le milieu des années 1930, le PCF est patriote et antifasciste. N’a-t-il pas dénoncé avec force le défaitisme des accords de Munich ? Seulement, la ligne a changé.

Thorez s’exécute. En octobre 1939, la guerre est déjà déclarée quand des élus communistes réclament des négociations de paix avec les Allemands. Le Parti est aussitôt dissous et complètement désorganisé. Une quarantaine de députés sont arrêtés. Les militants doivent choisir entre revêtir l’uniforme, aller en prison, et rejoindre la clandestinité…

Au soir du 3 octobre 1939, à Chauny, dans l’Aisne, où le soldat Thorez est affecté, une Citroën noire se gare dans la pénombre. À bord, deux femmes, dont sa compagne, Jeannette Vermeersch, apportent les ordres de Moscou : il faut quitter le pays sans tarder.

Le conscrit en uniforme et pantoufles grimpe illico dans la voiture, direction la Belgique puis Moscou. Pour avoir déserté, il est condamné à six ans de prison et déchu de la nationalité française.

Dans son décret, le Conseil d’Etat note qu’il a manifesté « en même temps que son détachement de notre pays, sa soumission totale aux dirigeants de l’URSS, dont il adoptait ainsi publiquement la politique et suivait aveuglément les instructions. Il s’est donc comporté, à un double titre, comme le ressortissant d’une puissance étrangère ».

Avec sa femme et ses deux fils, il est logé dans une datcha de la banlieue moscovite. Il se laisse pousser la barbe et vit sous le nom d’Ivanov.

 Quelques mois plus tard, dans la France défaite, les militants de son parti refusent toute implication « dans la guerre impérialiste ». Certains tentent même — en vain — de négocier la reparution de « l’Humanité » avec les occupants.

« Un bon français »

Quand Hitler envahit l’URSS en juin 1941, la ligne change à nouveau. Moscou commande aux partis frères de rejoindre la lutte armée. Le secrétaire général du PCF et quelques-uns de ses camarades s’imaginent rejoindre Londres puis on ne sait quel maquis.

Beria, chef de la police secrète stalinienne, sonde les Anglais. Churchill n’y songe même pas. « le n’aime pas cette affaire. Les communistes ont été au-dessous de tout », écrit-il par télégramme. De Gaulle n’en veut pas plus, qui souhaite n’avoir aucun « rapport avec les personnes en question ».

Devant l’avancée nazie, les Thorez et d’autres camarades sont même évacués à Oufa, dans la République soviétique de Bachkirie, dans l’Oural. De retour à Moscou en 1943, Maurice Thorez tente de gagner Alger, capitale de la France libre. Il multiplie les lettres et les télégrammes.

Mais de Gaulle s’oppose encore. Il n’a pas oublié que Thorez a déserté. Il n’a du reste aucune envie de redonner au PCF un dirigeant de cette stature. Peut-être aussi commence-t-il à redouter le pouvoir grandissant des communistes.

Sur injonction de Staline, ceux-ci ont mis sur pied les Francs-Tireurs et Partisans, créé des fronts nationaux et investi les organisations de résis­tance qui s’activent dans une France occupée.

Il faut attendre l’automne 1944 pour que le sort de Thorez évolue. De Gaulle a une obsession : installer une France indépendante à la table des vainqueurs. Staline y voit, lui, un moyen de réduire l’influence américaine en Europe de l’Ouest. Avant de se rendre à Moscou pour signer un accord, de Gaulle fait un geste et amnistie le fuyard.

La veille de son retour en France, ce dernier est reçu par Staline qui fixe la ligne. La donne a encore changé. La révolution socialiste attendra. Il faut soutenir de Gaulle. « Il faut transformer les détachements armés en une organisation politique. Quant aux armes, il faut les cacher », ordonne le « petit père des peuples ».

Quelques jours plus tard, quand celui-ci reçoit le chef du gouvernement provisoire français, il évoque le cas Thorez : « A mon avis, il est un bon Français. Si j’étais à votre place, je ne le mettrais pas en prison. Du moins pas tout de suite ! »

Réponse du Général : « Le gouvernement français traite les Français selon les services qu’il attend d’eux. »

La foule en liesse

A son retour, Thorez est anxieux. Comment va-t-il être reçu ? Il est vite rassuré par la foule en liesse qui l’attend au vélodrome d’Hiver le 30 novembre. « L’Humanité » s’enflamme : « Tout un peuple, à l’enthousiasme fervent, entassé au Vél’d’Hiv, dans les rues avoisinantes et sur le boulevard, acclame, après Marcel Cachin et Jacques Duclos, le patriote courageux et clairvoyant Maurice Thorez. »

Si sa désertion est connue, le Parti laisse flotter le mystère sur la date exacte de son départ en Russie. Un pieux mensonge répété par le Parti jusque dans les années 1980.

A la Libération, l’histoire officielle est celle-là : Thorez a clandestinement dirigé la résistance communiste dans des lieux ignorés de tous. Il ne s’est rendu à Moscou qu’à partir de 1943.

Dans sa biographie parue en 1949, lui-même verse dans l’ellipse : « Le 4 octobre, je quittais Chauny pour reprendre ma place de combat à la tête des militants communistes traqués et persécutés. »


Rémy Dodet. Le Nouvel Obs. N° 3109. 02/05/2024


3 réflexions sur “Histoire de guerre : Maurice Thorez

  1. bernarddominik 10/05/2024 / 7h22

    Oui une faute du pcf. Mais Staline a d’abord vu les intérêt de l’URSS espérant tirer les marrons du feu après un occident et une Allemagne épuisés par la guerre. Personne ne croyait en 1939 à un effondrement de la France. Et il a finalement gagné son pari. Thorez n’était pas grand chose dans le jeu de Staline, un pion utile tout au plus

    • Libres jugements 10/05/2024 / 10h57

      Je suis très partagé sur ces historiques infos.
      D’une part par mon éducation dans cette banlieue rouge ou le culte des résistants communistes, Maurice Thorez, Jeannette Wermesch, Marie-Claude Vaillant-Couturier, Jacques Duclot, etc. étaient des dieux vivants.
      En vieillissant, avoir prit du recul, confronté les infos auprès de diverses sources, toutes authentifiées certes, mais dont les auteures agrémentaient de réflexions analyses personnelles brouillant l’histoire…
      Aujourd’hui encore lisant « Le procès de Pétain » d’un auteur américain (Julian Jackson) qui selon la formule consacré « ferait autorité » en la matière, je ne trouve qu’insatisfactions narratives devant l’ajout d’élément de réflexions personnelles trop présents, détruisent les justificatifs historiques confirmées.
      Pour conclure, je me sens bien incapable d’affirmer que tel écrit est la vérité historique. D’autres — tel Zemmour, Bardella, Marine,Mariani, Ciotti, etc. — en font leur commerce.
      Michel

  2. tatchou92 10/05/2024 / 23h40

    Je ne connaissais pas cette version de la biographie de Maurice Thorez.
    Je note que le Général de Gaulle, l’avait amnistié et promu Ministre de la Fonction Publique… Le Général avait certainement des raisons…
    Il est ainsi à l’origine de la parution du Statut Général des Fonctionnaires, de 1946, qui portait son nom, qui a certes été amendé, amélioré… qui a duré jusqu’en 1983, date de la parution du nouveau statut présenté et défendu par le Ministre communiste Anicet LE PORS, du gouvernement JOSPIN.
    C’était le tronc commun à toutes les fonctions publiques, avant la parution des textes spécifiques à l’Etat, aux Collectivités territoriales, et à la Fonction Publique Hospitalière.

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