Enseignement. Public/Privé – La guerre

« Séparatisme social », « ghetto de riches »…

Depuis le passage express d’Amélie Oudéa-Castéra au ministère de l’Éducation nationale, la guerre scolaire semble subitement ressuscitée. Il faut dire que les explications cafouilleuses de l’éphémère ministre de l’Éducation sur le prétendu « manque de sérieux » des écoles publiques parisiennes et son choix d’inscrire ses enfants dans le très élitiste collège privé Stanislas ont eu un effet désastreux.

Ces dernières années, les alertes se sont multipliées sur le rôle de l’enseignement privé dans la ségrégation croissante du système scolaire français. Jusqu’au rapport parlementaire des députés Paul Vannier (LFI) et Christopher Weissberg (Renaissance), publié mardi 2 avril 2024, qui vient mettre en exergue la quasi-absence de contrôle exercée sur des établissements qui récupèrent pourtant de 10 à 11 milliards d’euros d’argent public chaque année.

  • Le débat sur le rôle du privé dans le séparatisme scolaire vient de rebondir. En avez-vous été surpris ?

NAJAT VALLAUD-BELKACEM A son corps défendant, Amélie Oudéa-Castéra a braqué une lumière crue sur la ségrégation scolaire et l’école à deux vitesses, des phénomènes dont les causes sont multiples, mais dans lesquels les établissements privés jouent un rôle moteur. Depuis plusieurs années, ces derniers ont pris le chemin d’un entre-soi et d’un élitisme extrêmement marqués, qui n’a plus grand-chose à voir avec les questions d’obédiences religieuses ou d’approches pédagogiques.

Depuis 2002, la part des enfants de familles très favorisées qui y sont scolarisés est passée de 26 à 42 %. Tout ça n’est pas anodin. Car la préservation de l’entre-soi au sommet de la pyramide crée le ghetto scolaire à sa base.

  • Comment l’enseignement catholique vit-il ce procès en élitisme ?

PHILIPPE DELORME Il le vit mal. Analyser notre succès par le seul biais de l’entre-soi est injuste. Et insinuer que nous exclurions volontairement les plus modestes est carrément abject. Soyons clairs. Oui, nous constatons un poids croissant des familles favorisées dans certaines grandes métropoles. Mais, non, cet état de fait n’est aucunement recherché. Notre projet éducatif prend sa source dans l’Evangile et nous souhaitons que nos jeunes puissent se construire à travers la rencontre avec l’autre, dans toute sa différence. Viser une plus grande mixité sociale et scolaire dans nos établissements est donc une priorité.

  • S’il n’est pas de votre fait, comment expliquez-vous cet embourgeoisement ?

PH. DELORME Nous souffrons d’un déficit d’image. Les familles défavorisées n’osent pas suffisamment frapper à notre porte. Nous mettons en place des mécanismes de solidarité et l’un de nos axes de travail est de les faire davantage connaître. Reste que nos écoles demandent toujours une contribution, même minimale, aux familles et que nous sommes confrontés à un appauvrissement généralisé de la population. Ajoutez à cela une bulle immobilière qui chasse les classes moyennes et populaires des coeurs urbains où nous sommes très implantés, et vous comprendrez que nous ayons plus de mal que jadis à les attirer.

N. VALLAUD-BELKACEM Ce qui me gêne dans votre discours, c’est que, tout en les déplorant, vous prenez acte des inégalités sociales et des processus ségrégatifs qu’elles génèrent. La singularité du secteur privé français par rapport à celui de nos voisins, c’est d’être financé à plus de 75% par la puissance publique – sans aucune contrepartie autre que le respect des programmes. Nous nous retrouvons dans une situation unique au monde. Prenez le privé belge : il est très subventionné, mais n’est pas autonome dans son recrutement. Au Royaume-Uni, c’est l’inverse : le privé est libre de recruter qui bon lui semble, mais ne perçoit aucune dotation publique. En France, vous avez à la fois l’argent et l’absence de contraintes. C’est cette situation qui interroge.

  • Elle n’est pas nouvelle…

N. VALLAUD-BELKACEM Oui, mais la complémentarité qu’on a longtemps vantée entre l’école publique et l’école privée se transforme aujourd’hui en spécialisation malsaine sur des publics différenciés. On est dans une logique de marché : « Les familles moyennes et modestes n’ont plus les moyens de payer ? L’enseignement public n’a qu’à s’en occuper ! »

Tout cela est d’autant plus choquant que rien ne nous prouve que les enfants des classes populaires ne sont pas refoulés des établissements privés les plus demandés.

Certes, on ne leur reprochera pas d’être pauvres, mais on estimera qu’ils n’ont pas le niveau ou les codes… Et je ne parle pas de tous ces élèves en difficulté à qui l’on demande de repartir dans le public afin de préserver l’excellence des taux de réussite au bac ou au brevet.

PH. DELORME Je ne peux pas vous laisser dire ça. Ce ne sont pas des pratiques habituelles chez nous. Et si elles peuvent exister ponctuellement, je les condamne.

N. VALLAUD-BELKACEM Faites alors la transparence sur vos statistiques de recrutement, que l’on puisse comparer les jeunes qui postulent chez vous et ceux que vous scolarisez. Acceptez aussi que le financement de vos établissements soit modulé en fonction de l’origine sociale de vos élèves, voire de leur niveau scolaire. Ce sera une prime pour les vertueux et une pénalité pour ceux qui rajoutent de la ségrégation scolaire à la ségrégation territoriale.

PH. DELORME Nous refusons la logique des points et des quotas. Cette volonté de tout cadrer, de nier la singularité des destins, est effrayante, quasi totalitaire. On va finir par dire : « Parce que tu es bourgeois, tu n’as plus le droit à rien. » L’enseignement catholique ne gère pas des dossiers, mais des personnes.

Nous proposons une rencontre entre un jeune, une famille et notre projet éducatif. C’est cette attention portée à leur enfant dans toutes ses dimensions intellectuelle, physique ou spirituelle, qui amène les parents à nous choisir. Librement, et non par le biais d’une procédure d’affectation désincarnée.[…]

[…] Trois remarques. L’enseignement catholique ne peut pas porter seul la responsabilité des faillites de la politique de la ville. Faire nation, ce n’est pas stigmatiser ceux qui ont eu la chance de naître privilégiés. Et redonner confiance à la jeunesse populaire, ce n’est pas lui chercher sans cesse des excuses, c’est aussi faire preuve d’exigence à son égard, sur son comportement, son rapport au travail.

Ceci étant posé, bien sûr que ces situations me choquent. C’est bien pour ça que nous avons accepté l’année dernière de signer un protocole avec le ministère de l’Éducation nationale afin de renforcer la mixité sociale et scolaire dans nos établissements. Ce protocole va dans le bon sens car il ne crée pas de contraintes, il ne retire pas de moyens, il génère des incitations.

Mais puisque vous refusez toute contrainte, comment comptez-vous doubler la part de boursiers en cinq ans dans vos établissements, comme vous vous y êtes engagé ?

PH. DELORME Nous nous y sommes engagés, oui, mais à une condition : que l’État convainque les collectivités locales de subventionner les frais de transport et de cantine de nos élèves. […] Il faut s’enlever de l’esprit que l’enseignement catholique serait riche à crever. Nous avons quelques établissements qui se portent bien, mais ils contribuent déjà largement à la solidarité collective. Côté charges, nous devons gérer seuls la transformation énergétique d’un bâti souvent ancien. Sans soutien, on ne peut pas s’ouvrir à la diversité sociale. […]


Propos recueillis par G. Le Guellec. L’Obs. (Courts extraits) N° 3105. 04/04/2024


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3 réflexions sur “Enseignement. Public/Privé – La guerre

  1. raannemari 09/04/2024 / 19h22

    Pourquoi de l’argent public devrait-il payer pour l’école privée ?

  2. bernarddominik 10/04/2024 / 9h23

    Du moment où l’état à accepté de partager avec le privé sa responsabilité sur l’enseignement, et donc de financer son incapacité à accueillir tous les élèves, on est entré dans un système ségrégationniste. L’état doit reprendre la main, et ne financer que les écoles acceptant le même nombre de boursiers que le public (20% il me semble). Si ces 10 milliards étaient attribués à l’éducation nationale permettraient ils d’ouvrir le nombre de classes suffisant pour cet accueil? Cela dit certaines écoles catholiques (Bon accueil à Toulon, tenu par les salésiens par exemple) ont permis à des parents désemparés par des enfants inadaptés à l’école publique de trouver une école adaptée. Car l’encadrement des écoles catholiques est plus ferme plus strict, et responsabilise plus les élèves.

    • Libres jugements 10/04/2024 / 10h49

      Pour moi le problème est simple. Tout ce qui est public financé par le budget national ou des collectivités, doit être à la fois conséquent au regard du nombre d’élèves à inscrire dans toutes les matières y compris ceux de la maternelle jusqu’aux écoles professionnelles. Les facultés et très grandes écoles doivent etre considérées comme institutions privées dans leurs gestions pas dans les frais d’inscriptions des étudiants.
      Tout ce qui relève du privé, doit être financé par le privé et uniquement par le privé. Observons qu’en France, le plus souvent qui dit école privée dit écoles catholiques accessoirement protestantes, or les écoles coraniques, israélites tout comme certaines Institutions de cultes « déviants » – ou plus ou moins correspondant à des sectes – sont pourtant financées directement ou indirectement par des budgets publics.
      Il y a un autre point, sur lequel je ne suis absolument pas d’accord, est d’obliger Les collectivités locales à payer – donc rendre gratuit le transport des eleves – avec les deniers publics, pour se rendre dans des institutions privées.

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