Les fournisseurs du groupe Carrefour se voient réclamer de ruineuse remise pour des « prestations de service » au critère nébuleux. Et qui peuvent raboter jusqu’à 8,5 % de leur chiffre d’affaires
Trop, c’est trop ! Carrefour se comporte avec nous comme aucun groupe de la grande distribution n’ose le faire. Il nous demande de payer toutes sortes de prestations sans justifier les montants demandés. Pas de danger que l’on conteste : il déduit automatiquement les sommes qu’il réclame du montant des produits qu’il nous achète ».
Ce grossiste en fruits et légumes en a gros sur la patate. Lui qui réalise plus d’un cinquième de son chiffre d’affaires avec Carrefour montre au « Canard » des factures de plusieurs milliers d’euros à régler à Interdis, filiale française du groupe dirigé par Alexandre Bompard, et à Socomo, filiale espagnole spécialisée dans les produits frais.
Plusieurs collègues du râleur le confirment au Palmipède ; les « prestations » imposées par l’hypermarchand — dont le bien-fondé, par ailleurs, a maintes fois été mis en question par les tribunaux — leur coûtent une fortune : elles peuvent représenter entre 3,5 % et… 8,5 % de leur chiffre d’affaires.
Trop de frais sur les produits frais
Ces services si cher payés sont affublés d’appellations aussi jargonneuses qu’imprécises. Ainsi la « convention de partenariat », émanation des négociations annuelles distributeurs-fournisseurs, qui, théoriquement, ne concerne pas les fruits et légumes, et recouvre, entre autres, la « présence de produits dans des supports de communication externe ». Il s’agit, précise Carrefour au Volatile, des prospectus, catalogues et campagnes radio. Sauf que les critères de facturation retenus restent vagues. Même chose en ce qui concerne les « prestations de services additionnelles », prévues, elles aussi, par cette convention. Les marchands de végétaux ont également droit au nébuleux label « Filière qualité conforme », qui allège sensiblement (de 2 %, selon l’un d’eux) leurs recettes.
Parfois, les fournisseurs se rebiffent. Relayés par la Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes (DGCCRF), ils saisissent la justice. Dans Carrefour — La grande RCD), qui rabotera jusqu’à 5 % des recettes des fournisseurs. En toute discrétion, le directeur juridique avertit les chefs des achats de la maison : « Merci de demander aux gars de vos équipes de faire attention à ce qu’ils écrivent sur le sujet (RCD prérequis à toute négo…). »
Avances de caisse sur les retards
Carrefour n’a pas le monopole de l’inventivité. En témoignent ces « frais d’entrepôt » comptés aux producteurs alors que la marchandise est stockée par la grande distribution. Ou le « marchandage », théoriquement interdit, qui consiste à demander à un industriel de l’agroalimentaire d’assurer la mise en place des produits en rayon… à la place du personnel des magasins.
L’une des combines les plus lucratives ?
Les « pénalités logistiques », qui sanctionnent les retards ou les défauts de qualité ou d’affichage des articles livrés. Dans son ouvrage « Enquête sur Michel-Edouard Leclerc » (Plon), Magali Picard cite le calcul d’un responsable de l’Ilec, lobby de l’industrie de la grande consommation : en 2022, ces pénalités ont rapporté 180 millions d’euros aux distributeurs, dont un tiers à Leclerc.
Bien sûr, ces ponctions imposées sont répercutées par les fournisseurs dans leurs prix de vente. Et voilà pourquoi vos fruits et légumes (entre autres) sont beaucoup plus chers qu’à la sortie des serres ou des vergers. Surtout en hypermarché…
Jean-François Julliard et Jean-Louis Le Touzet. Le Canard enchaîné. 03/04/2024
Nausée..