Anne Hidalgo

« J’ai découvert un monde de manipulateurs »

Dix ans après son accession à l’Hôtel de Ville, la maire socialiste de Paris dresse
un premier bilan de ses deux mandats. Et décoche quelques flèches

En mars 2014, Anne Hidalgo devenait la première femme maire de Paris. Depuis, elle a transformé la capitale, provoqué le courroux de la droite et aussi échoué à l’élection présidentielle, avec un score de 1,7 % des suffrages.

Auprès du « Nouvel Obs », elle défend sa révolution verte contre les lobbys, fustige sa première opposante Rachida Dati, et n’écarte pas l’idée d’un troisième mandat.

Que retiennent les Parisiens de votre action, selon vous ?

D’abord, ce n’est pas fini ! La première image qui vient, c’est bien sûr levélo ! Depuis 2019, la pratique a augmenté de 70 %. En dix ans, nous avons aménagé l’équivalent d’un Paris-Bordeaux. Les deux mandats de Bertrand Delanoê avaient ouvert la voie. Mais à partir de 2014, nous avons décidé de reprendre de l’espace public jusque-là dévolu à la voiture sur la chaussée, et non plus sur les trottoirs. Nous avons assumé l’âpreté de ce combat. C’est récupérer une place que certains ne veulent pas lâcher.

Voies cyclables, hausse des tarifs de stationnement des SUV, le périphérique à 50 km/h…
Cette bataille culturelle est-elle gagnée ?

Rien n’est jamais acquis. On a livré la bataille culturelle, c’est vrai. On a fait cette révolution qu’avait déjà connue Amsterdam ou Copenhague au XXe siècle. Nous avons refermé la parenthèse du tout-voiture, ouverte il y a cinquante ans, et je ne crois pas que les Parisiens aient envie de la rouvrir. Ceux qui critiquent sont ceux qui vivent à Paris comme de simples consommateurs, en allant vite d’un point A à un point B. Ceux qui vivent à Paris, s’y promènent, y passent leur week-end, y élèvent leurs enfants voient ce qu’on fait pour rendre la ville plus agréable.

Avez-vous des regrets ?

L’année 2015 a été fondamentale. Les attentats, la COP21, la crise des réfugiés… J’ai pris conscience cette année-là qu’on ne vivait plus dans le même monde et qu’il fal­lait changer de braquet. Ça n’a pas été simple, à aucun moment je n’ai procrastiné ! Quand j’ai décidé de pié­tonniser les voies sur berges, je me suis pris en pleine face la violence de la droite parisienne et francilienne, des lobbys automobiles ou des éditorialistes à moto.

A ce moment-là, on peut être amené à douter, à se demander s’il ne faut pas mettre de l’eau dans son vin pour être réélu. J’ai alors eu dans mon bureau des constructeurs me disant : « On vous fera battre, vous allez voir ce qu’on est capable de faire… » J’ai vu, merci. J’ai été réélue ! Je ne vis pas chez les Bisounours mais j’ai découvert un monde de manipulateurs à la mauvaise foi incroyable.

Forcément, on met un peu de temps à s’adapter, mais je n’ai pas douté un instant. Les études scientifiques le disaient : si on ne transformait pas Paris radicalement, ce serait la catastrophe dans trente ans.

Entre 2012 et 2022, la ville a perdu 122 919 habitants selon l’Insee. Dans le même temps, les prix de l’immobilier ont grimpé de 30 %. Paris est-elle vraiment plus facile à vivre ?

Pas pour tout le monde. La vie est devenue plus dure, plus compétitive, pour beaucoup de gens. Le Covid et les confinements ont entraîné beaucoup de départs, pas seulement à Paris.

Je me souviens en 2020 qu’on nous interdisait d’ouvrir les parcs et les jardins pendant la pandémie, je comprends que des gens aient  craqué. Sur l’offre de logements, nous avons des leviers pour agir. Il y a la loi sur l’encadrement des loyers, une forme de régulation qui fonctionne bien. Nous intervenons surtout à travers la production de logement social. Entre 2001 et 2023, nous sommes passés de 13 % à 25 % de logements sociaux.

Dans une ville aussi dense que Paris, c’est un exploit, nous y avons consacré 1,5 milliard d’euros depuis 2014 par la préemption de logements et un plan local d’urba­nisme très volontariste. Près de 700 000 Parisiens sont aujourd’hui logés grâce à la ville de Paris. La Fondation Abbé-Pierre est la première à reconnaître nos efforts.

Et dans le même temps, les locations Airbnb ont explosé…

L’économie du partage pour arrondir ses fins de mois ne me pose pas de problème. Mais les investisseurs immobiliers qui achètent des immeubles entiers et transforment des quartiers, c’est une évolution qu’on refuse. Dès que le phénomène a pris de l’ampleur, avec mon adjoint, Jan Brossat, nous avons trouvé des parades.

En 2017, je me souviens d’être allée plaider auprès de Julien Denormandie, alors secrétaire d’Etat chargé du logement. Très vite, il m’a fait comprendre qu’il n’y aurait pas de loi, que les plateformes comme Airbnb étaient extraordinaires… On a finalement obtenu une limite à 120 nuits par an et par logement. Je constate aujourd’hui que d’autres maires, y compris de droite, comme à Biarritz, plaident pour des limites supplémentaires.

Quelle conclusion en tirez-vous ? La macronie défend Airbnb ?

Les plateformes, c’est leur monde, leur modèle, l’économie qu’ils veulent promouvoir. Ils sont dans une forme d’ultralibéralisme et ils ne veulent pas de régulation. Un autre modèle est possible, porté par les écologistes, les socialistes, les humanistes, et nous sommes leur pire cauchemar.

Vous vous revendiquez de l’écologie et gouvernez la ville avec les Verts depuis dix ans.
Y a-t-il encore des différences entre vous ?

Je suis très proche de ces idées, c’est une évidence. Plus jeune déjà, j’étais sensible au discours du PSU, à cette deuxième gauche alternative, écologiste, tiers-mondiste. J’avais 20 ans lors des mobilisations du Larzac ou des antinucléaires. J’ai embrassé les combats du PS car, par mon histoire de fille d’un électricien et d’une couturière, je savais que c’est par les réformes qu’on améliore la vie des ouvriers.

Les Verts vous reprochent pourtant d’être une « bétonneuse »…

C’est ce qu’ils avaient tenté de faire croire pendant la campagne municipale de 2020. Ils ont fait 10 %, j’ai fait 3o % dès le premier tour. Mais ce sont des partenaires que j’apprécie, ils ne sont pas dans l’eau tiède. Dans l’arbitrage entre espaces verts et besoin en équipements, eux choisissent à 100 % les jardins. Moi j’arbitre très souvent dans ce sens-là, même si je me bats aussi pour installer des logements ou des crèches. Je me réjouis tout de même que nous partagions une vision commune pour l’avenir de Paris.

Votre opposante la plus virulente est Rachida Dati. Comment réagissez-vous aux révélations de notre journal sur ses activités de lobbying et ses versements de 300 000 euros provenant d’une société opaque alors qu’elle était eurodéputée ?

Le travail du « Nouvel Obs » est très fouillé. Il faut que la justice dise la vérité bien sûr mais cela me donne le sentiment d’une vie d’élue passée peut-être – je mets ça au conditionnel – à servir des intérêts qui ne seraient pas publics. On est face à une élue qui a, en plus, une approche violente de la politique, qui injurie ses adver­saires. J’adore le cirque, mais au cirque, pas en poli­tique. C’est profondément choquant qu’il puisse y avoir une forme d’impunité politique et médiatique contre quelqu’un qui abîme à ce point la démocratie.

Comment expliquezvous sa nomination ?

J’ai d’abord cru à une blague ! Objectivement, cela nous fait des vacances. Au dernier Conseil de Paris, elle a passé deux heures le premier jour, un quart d’heure le deuxième et zéro minute à partir du troisième jour…

Rachida Dati et Sylvain Maillard, le président du groupe Renaissance à l’Assemblée nationale, ont signalé à la justice votre déplacement en Polynésie pour les JO…

Pour cacher leurs turpitudes, ils accusent les autres. C’est délétère. J’ai fait la démonstration de mon honnêteté dans ma vie.

C’est facile de travailler avec Rachida Dati comme ministre de la Culture ?

J’ai très bien travaillé avec ses prédécesseurs, comme Roselyne Bachelot ou Françoise Nyssen. Paris porte une politique culturelle ambitieuse quels que soient les locataires de la rue de Valois. Nous venons de rénover entièrement les Théâtres du Châtelet et Sarah-Bernhardt, le Musée Carnavalet qui est un vrai joyau, nous avons créé le Musée de la Libération-Leclerc-Moulin, et j’en passe. Je ne décide pas seule.

Quand il s’agit de rendre à la promenade la moitié de la place de la Concorde, je crée une commission pour qu’ils proposent des solutions avec notamment l’ancien ministre Jean-Jacques Aillagon et Stéphane Bern. Mme Dati a laissé entendre qu’on allait voir ce qu’on allait voir, mais on est dans un Etat de droit, le fait du prince n’existe pas !

Les Jeux olympiques et paralympiques approchent.
Est-ce que ça va être un cauchemar ou une fête pour les Parisiens ?

Une fête bien sûr, on n’a pas fait tout ça pour que ce soit un cauchemar ! Les Jeux serviront au-delà du temps des Jeux : la porte de la Chapelle profondément rénovée, la Seine dans laquelle on pourra se baigner, ça va être absolument génial. Je prépare mon plongeon, avant même l’ouverture. Et ces JO seront un moment de liesse populaire incroyable, le premier rassemblement post-Covid qui va permettre au monde entier de se retrouver.

Y compris une fête pour ceux qui n’ont pas de billets ?

Il y aura 25o 000 spectateurs qui assisteront gra­tuitement à la cérémonie d’ouverture sur les quais hauts. Le talentueux metteur en scène Thomas Jolly va nous faire rêver, c’est un artiste très engagé et de son siècle. Personne n’aura encore rien vu de tel ! Pendant toute la durée des Jeux, 15 000 personnes pourront venir voir les médaillés au Trocadéro chaque jour, il y aura un grand espace de célébration à La Villette, des activités dans chaque arrondissement, sauf le 7 de Mme Dati qui ne l’a pas voulu.

Vous avez alerté sur la situation des transports. Seront-ils prêts ?

Pas besoin d’alerter, il suffit de les prendre. La présidente de région Valérie Pécresse dit que ce sera prêt, je n’ai pas de raison de ne pas la croire.

Avec le recul, quel regard portez-vous sur votre échec à la présidentielle ?

Je ne regrette absolument pas d’avoir relevé le drapeau d’une offre sociale, démocrate et écologiste. Plusieurs n’ont pas eu les cojones de le faire. Je ne regrette pas non plus d’avoir dit que Mélenchon est une impasse. J’aurais préféré obtenir un meilleur score, mais si pour cela il avait fallu être plus réac, moins écolo, plus ambiguë avec La France insoumise, cela n’aurait pas été moi. Je sais aussi qu’il est difficile d’être audible sans un parti fort.

Aujourd’hui quand on fait des sondages sur ce que pèse Olivier Faure ou un autre socialiste, c’est 2 %. Et un électorat social-démocrate a encore préféré voter Macron pour éviter Le Pen dès le premier tour en 2022. Je pense qu’après la loi immigration ou la nomination de Mme Dati ils voient qu’il y a un bug dans le système.

Plusieurs personnalités jugent possible une victoire de Marine Le Pen en 2027. Vous aussi ? Ce serait l’abomination absolue. La politique d’Emmanuel Macron a été de courir après les mots et les thèmes de Le Pen et n’a fait que la conforter. Mais je crois qu’un espace politique nouveau s’offre. L’idée que cela ne pourra pas se faire avec l’offre populiste de Mélenchon apparaît clairement. La campagne européenne de Raphaël Glucksmann redonne de l’espoir.

Votre premier adjoint Emmanuel Grégoire manifeste son envie de vous succéder en 2026.
Que lui dites-vous ?

Je lui dis : restons concentrés sur les Jeux, c’est l’occasion pour notre équipe municipale de montrer les transformations que nous portons pour Paris. Ne gâchons pas ce moment en sautant les étapes. J’annoncerai ce que je ferai le temps venu.


Rémy Dodet et Maël Thierry. L’Obs N°3014. 28/03/2024


2 réflexions sur “Anne Hidalgo

    • tatchou92 04/04/2024 / 22h19

      Merci pour ce très intéressant article…

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