Comment influencer l’opinion…


Écrites par des hommes et des femmes de pouvoir, les séries collent au plus près de la réalité politique. Et de son agenda. Comme Dans l’ombre, que porte le probable candidat Edouard Philippe.


Dans l’ombre, la série créée par Pierre Schoeller, sera présentée au festival Séries Mania dans quelques jours, avant sa diffusion sur France 2. Le plus illustre des coauteurs de ce thriller politique se tiendra pourtant à l’écart des projecteurs : Édouard Philippe, maire du Havre et patron du parti Horizons, ne participera pas à la promotion d’une œuvre dont il est l’un des artisans. Nommés au générique sous le crédit « Adaptation et dialogues », le responsable politique et son complice Gilles Boyer (lui-même député européen) ont largement contribué à la transformation en minisérie du roman qu’ils avaient publié en 2011. D’abord simples consultants, les deux transfuges se sont pris au jeu, au point de repasser sur les scripts afin d’injecter une crédibilité de première main aux situations et aux répliques. Transposée en 2025, l’intrigue met en scène les relations entre Paul Francoeur (Melvil Poupaud), un leader de droite à la barbe noire zébrée de blanc, candidat à une présidentielle fictive, et son fidèle apparatchik (Swann Arlaud).

Hasard du calendrier ? Lancé début 2017, suspendu quand Édouard Philippe est entré à Matignon, le projet aboutit aujourd’hui. Au moment même où l’ancien Premier ministre se met en ordre de bataille en vue d’une élection présidentielle, réelle celle-là, pour laquelle il ne fait pas mystère de ses ambitions. « Trois ans pour se préparer, c’est cour. Je sais où je vais », déclarait-il fin février. Ce ne sera donc pas à Séries Mania.

Mais que l’élu honore le festival lillois ou qu’il reste dans l’ombre, le mélange des genres est suffisamment inédit pour être mis en lumière : on n’avait jamais vu un homme poli­tique en activité cosigner une série télé, qui plus est diffusée sur une chaîne du service public, alors même qu’il s’apprête à briguer la fonction suprême. Difficile de ne pas être troublé en découvrant, à la fin du premier des deux épisodes que nous avons pu voir, la scène où le candidat Francoeur donne son discours inaugural devant une foule en liesse.

D’À la Maison-Blanche à House of Cards, de Borgen à Parlement, l’arène politique fournit une matière inépuisable aux créateurs d’histoires à rebondissements. Lesquels sont parfois d’ex-conseillers politiques, comme Éric Benzekri (lire pages précédentes) qui, après avoir tendu un miroir au PS avec Baron noir, ouvre avec La Fièvre un espace où pen­ser notre société au bord de l’implosion. Les affinités électives entre politique et séries ne sont pas nouvelles.

Mais change-t-on de paradigme dès lors que ce sont les leaders politiques en personne qui prennent les rênes de la fiction ? Depuis son départ de la Maison-Blanche, Barack Obama s’est reconverti en producteur de télé et de cinéma. Plus directement, l’ancienne ministre Marlène Schiappa développe pour Canal+ sa propre comédie politique sur un cabinet ministériel, « lointainement inspirée de [s]on expérience ».

Cette tendance marque une nouvelle étape d’un storytelling de longue date, auquel les séries offrent une plateforme contemporaine et populaire. Pour retenir l’attention d’un auditoire dispersé, la politique se « netflixise » à vue d’oeil, abusant des cliffhangers et du speed-plotting, cette manie des séries de multiplier les retournements de situation. Durant la présidentielle de 2022, le sortant Macron avait même marketé sa campagne sous forme de minisérie documentaire avec Le Candidat, diffusée sur YouTube…

En sautant du storytelling au storymaking, les politiques ajouteraient ainsi une arme à leur arsenal idéologique et médiatique. Pour ceux qui ne sont plus en poste, les séries deviendraient une possible continuation de la politique par d’autres moyens. Marlène Schiappa s’en félicite : elle a intégré à son scénario une proposition de loi sur l’égalité femmes-hommes qu’elle juge particulièrement audacieuse… et qui, dit-elle, ne serait jamais passée lorsqu’elle était en fonctions. « Parfois, on peut faire plus dans la fiction, parce que Matignon ne relit pas. »

Ce déplacement signe l’échec à la fois d’un discours politique traditionnel devenu inaudible et des institutions. « Il montre que les plateformes sont devenues des quasi-États, bien plus forts parce qu’ils sont rapides et transnationaux », souligne la politologue Virginie Martin, autrice du Charme discret des séries. Une série a-t-elle pour autant le pouvoir de convaincre le spectateur-électeur ?

Dans son ouvrage Séries et politique. Quand la fiction contribue à l’opinion, le chercheur Joseph Belletante démontre que la fiction télé participe à la formation de nos jugements politiques. Selon Marlène Schiappa, « on plante des idées qui peuvent essaimer, comme la femme présidente de Baron noir ». Ou le président issu de l’immigration des Sauvages. « Une série ne vous dira pas quoi penser, mais elle peut conduire à un débat sur certains sujets, même si ça devient compliqué en raison de l’éclatement des publics », résume Pat Cunnane, ancienne plume d’Obama, qui lui aussi a traversé le miroir en collaborant à la série politique Designated Survivor.


Caroline Veunac. Télérama. N° 3870. 13/03/2024


Une réflexion sur “Comment influencer l’opinion…

  1. tatchou92 18/03/2024 / 20h47

    Ils n’ont pas fait l’ENA, les Hautes Ecoles pour rien…. les cerveaux tournent… faut pas perdre la main..

Identifier vos commentaires ; sinon c'est direction poubelle.