Tu es la Reine de la vie. J’écris pour ton cœur rayonnant où chacune des étoiles de l’univers vient trouver source et force. Tu tiens la brasserie de Dieu. Tu sers des bocks de lumière. Tes yeux dressent des passerelles jusqu’à d’autres yeux — et c’est un étranger qui passe — ou un absent. La signature dans l’air de la personne.
Comment se mouvait le bateau de chair, quel drapeau flottait dans ses yeux. Le trait minuscule qui contient tout, le sillage du parfum d’une présence, qui la prolonge, ton âme le VOIT.
Tu es une meneuse d’hommes. Celle qui mène les hommes à leur mieux. Avec toi c’est comme si je dépliais une carte d’état-major dans le ciel. Tu as une compréhension infinie de cette vie, comme si tu n’étais plus sur terre et que tu n’étais pas mêlée aux combats de ce monde.
Tu comprends même la lame dans l’ombre. Parce que je connais ta puissance non charnelle d’engendrer et ton amour surnaturel du vrai, je ne veux pas redescendre dans le sentiment : il faut donner la vie en écrivant, sinon ce n’est pas la peine.
La royauté du monde n’est rien comparée à la magnificence de ton amour pour moi.
Tu allumes toutes les vitres éteintes de la maison, tu fais de ton coeur un château de Versailles pour celui que tu aimes. Tu fais entrer le soleil dans toutes les pièces. Tu invites même la mort à danser. Tu transfigures un logement morne en une caravane en bois de rose.
Tu plantes une allée de roseaux sauvages dans le salon. Tu aides Dieu à compter l’argent qu’il n’a pas. Tu fais en sorte qu’il n’y aura plus jamais quelque chose d’immobile pour moi, même ma mort.
Les prophètes sont les vrais poètes. Ils lisent dans la main de l’avenir. Les autres sont douteux. Quel scientifique fut jamais plus lucide qu’un prophète ?
« L’homme se retrouvera en face du soleil dans la situation d’un être qui, privé d’atmosphère, serait exposé sans défense au rayonnement cosmique. » Ernst Jünger. Journal. 1943.
Christian Bobin. Recueil : « le murmure ». Éd. Gallimard