… déguisée en chaîne d’info, CNews.
« La préférence nationale n’est pas un gros mot, elle est plébiscitée quand on interroge les Français par sondage. » 20 décembre 2023, 9 heures : Pascal Praud, l’animateur vedette de CNews, vêtu d’une cravate rose bonbon, déroule son édito, comme chaque matin.
La veille, l’Assemblée nationale a voté la très controversée loi Immigration. « Tous d’extrême droite ? », titre le bandeau à l’écran. Sur le plateau de L’heure des pros flotte comme un air de victoire.
La figure de proue de la chaîne d’information continue, entouré de chroniqueurs exclusivement masculins, chausse ses lunettes et se lance : « L’espace médiatique qui pousse des cris d’orfraie depuis hier soir souligne aussi le fossé qu’il existe entre les éditorialistes du système et les téléspectateurs qui les regardent ou les auditeurs qui les écoutent. Quatre-vingts pour cent des journalistes contre 80 % des Français. »
Ce matin-là, 475 000 téléspectateurs le regardent. CNews caracolera en tête des chaînes d’info sur la journée. La séquence est porteuse pour l’antenne du groupe Canal+ Vivendi, propriété du milliardaire ultra-conservateur Vincent Bolloré.
Depuis 2017, date de son lancement sur les cendres d’i>Télé, CNews a construit son succès sur une ligne éditoriale penchant toujours plus à droite, composée de thèmes fétiches comme l’islam, la sécurité, l’immigration.
Son propriétaire la rêvait en Fox News (chaîne d’info américaine conservatrice et complotiste) à la française, il a atteint son objectif au-delà de ses espérances : elle est régulièrement leader sur le créneau de l’info en continu.
Chaque jour 8 millions de téléspectateurs
En sept ans, CNewsa multiplié son audience par trois et demi et rassemble désormais chaque jour en moyenne plus de huit millions de téléspectateurs. […]
Le nouveau groupe Lagardère News (CNews, C8, Europe 1, Paris Match et le JDD) entend plus que jamais défendre sa vision identitaire de la société. Cliver pour exister : une stratégie amplifiée par la synergie de groupe. Europe 1, transformée en caisse de résonance de CNews, diffuse L’heure des pros de Pascal Praud et Punchline de Laurence Ferrari, Le grand rendez-vous de Sonia Mabrouk, et depuis peu Face à Philippe de Villiers. Et la radio privée, moribonde depuis des années, voit son audience décoller. Le tout à moindre coût.
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Malgré les plaintes, les condamnations pour « provocation à la haine » et les multiples amendes, l’audience est au rendez-vous. Reste à conserver le cap après son départ (forcé) en 2021 – la chaîne étant contrainte de décompter le temps de parole du futur candidat à la présidentielle.
La grille se compose d’émissions de plateau peuplées par des chroniqueurs majoritairement recrutés à droite et à l’extrême droite. « Le choix des informations développées est dicté par l’emphase mise sur celles qui mettent en avant les valeurs de la chaîne comme la sécurité ou la peur de l’immigration », souligne François Jost, sémiologue spécialiste des médias.
Pour encadrer ces plus ou moins experts, la chaîne s’appuie sur ses têtes d’affiche. Laurence Ferrari et Pascal Praud insufflent la ligne avec leurs éditos au vitriol. […]
En plateau, Pascal Praud a ses punching-balls favoris : « Les Sandrine Rousseau, Pascal Canfin ou Camille Étienne, tous ces vendeurs d’apocalypse » ; « France Inter et le service public audiovisuel relayant avec notre argent une parole de gauche ultra-minoritaire »… La liste s’allonge au gré de l’actualité. La politique ? « Le RN a tout compris, j’allais dire… comme toujours. »
Le journalisme de commentaire décomplexé et péremptoire est devenu la griffe de la chaîne. « Au début, il s’agissait d’y aller sur la pointe des pieds, là il n’y a plus de retenue, et pour certains jusqu’à la caricature », raconte un salarié.
Pour nourrir les discussions, l’institut de sondage CSA (autre propriété du groupe Bolloré) fourni quasi quotidiennement des études : « Soixante-six pour cent des Français estiment qu’il y a trop d’immigrés extra-européens en France » (11 novembre) ; « 67 % des Français sont favorables à la suppression des minima sociaux pour les étrangers » (15 novembre).
En régie, certains salariés se contiennent pour ne pas réagir. « La règle, depuis l’arrivée de Bolloré, c’est : on adhère ou on s’en va », explique un journaliste qui, bien qu’ayant quitté la chaîne, préfère encore rester anonyme. […]
« C’est en confrontant les opinions qu’on s’en fait une », clame l’un des slogans publicitaires de CNews. Une devise qu’elle ne s’applique pas à elle-même, même si la loi l’exige. Une chaîne d’info diffusée sur la TNT doit en effet respecter « le pluralisme des courants de pensée et d’opinion au nom du droit à l’information » (loi de 1986).
François Josta scruté pendant quinze jours, au cours de l’hiver 2022, les programmes de la chaîne. Dans une synthèse intitulée « CNews, un exemple de chaîne d’opinion ? », le sémiologue souligne que l’info n’occupe que 13 % de l’antenne où se succèdent des « invités de droite et d’extrême droite représentant plus des trois quarts de la présence en plateaux (78 %) ».
Le pluralisme, condition pour rester sur la TNT
CNews a trouvé la parade : « Elle contourne la loi, en arguant que le temps de parole des politiques est respecté. Le reste relèverait de la liberté d’expression », explique Camille Broyelle, professeure de droits spécialiste des médias. La ficelle est grossière, mais la faille du règlement, réelle. […]
Mais la règle du jeu devrait changer. Le 13 février, le Conseil d’État a exigé que l’Arcom prenne en compte la parole des « chroniqueurs, animateurs et invités ». « Le pluralisme de l’information ne se limite pas au temps de parole des personnalités politiques », écrit la plus haute instance juridique française. « C’est un big bang pour le paysage audiovisuel, et même pour la démocratie », se réjouit Christophe Deloire, le directeur général de Reporters sans frontières (RSF), à l’origine de la saisine, en novembre 2022.
Quelques mois auparavant, l’Arcom avait débouté l’ONG, qui réclamait une mise en demeure de CNews.
Le Conseil d’État a donné six mois au gendarme de l’audiovisuel pour régulariser la situation.
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Le verdict du Conseil d’État tombe particulièrement mal pour l’état-major de la chaîne, à l’heure où une commission d’enquête de l’Assemblée nationale planche sur le renouvellement des fréquences TNT de quatorze antennes, dont CNews, arrivant à échéance en 2025.
Au cœur des débats : l’obligation de pluralisme. « Si Vincent Bolloré veut faire une chaîne d’opinion, qu’il le fasse ailleurs que sur la TNT », s’insurge Aymeric Caron, député Nupes de Paris, membre de la commission et ex-journaliste d’i-Télé. […]
Il y a un an, Rima Abdul-Malak, alors ministre de la Culture, s’en était mêlée : « L’Arcom saura regarder comment [CNews et C8] ont respecté leurs obligations ».
En janvier, elle a été remplacée par Rachida Dati, qui, depuis sa nomination, fait la tournée des médias Bolloré : après une interview au JDD, la nouvelle ministre de la Culture déclarait, début février, sur CNews(et Europe 1), au micro de Sonia Mabrouk : « Vous appartenez à un média privé qui est très dynamique, qui s’organise et fait face aux bouleversements technologiques et à la concurrence. »
Reste à savoir comment CNews va s’organiser et faire face aux bouleversements déontologiques qu’exige « le système » tant brocardé par Pascal Praud.
Etienne Labrunie. Télérama Source (Extraits)