Ces chercheurs ont décidé de se passer de smartphone et même de tout téléphone mobile. Pourquoi un tel choix ?
C’est une scène qui s’est reproduite plusieurs fois. Alors que nous cherchons un universitaire pour le questionner sur tel ou tel sujet d’actualité, l’attachée de presse (ce sont presque toujours des femmes) de sa maison d’édition nous prévient : « Attention, il n’a pas de portable. »
Il faut alors se fendre d’un courriel, auquel on donnera plus de densité qu’en temps normal, pour demander le numéro d’un fixe – et rassurer sur le fait que nous ne sommes pas des démarcheurs – ou fixer un rendez-vous dans un café, qu’il faudra ne pas manquer.
Pour l’année 2021, l’Insee relevait que 95 % de la population âgée de 15 ans ou plus était équipée d’un téléphone mobile, dont une immense majorité d’un smartphone (77 %). La probabilité de détenir l’un de ses appareils croît avec le niveau de diplôme.
Et pourtant, il semblerait qu’à l’extrémité du spectre, au sein des intellectuels, une proportion non négligeable de personnes ait fait le choix de résister à ce que l’historien François Jarrige appelle l’envahissement du « monde du smartphone ».
Le thème est connu depuis Georges Bernanos : la civilisation moderne est une « conspiration contre toute forme de vie intérieure ». Sans aller jusqu’à de tels prurits réactionnaires, beaucoup des chercheurs que nous avons contactés (1) évoquent la nécessité de regagner du terrain sur l’accélération du monde.
Le portable lisse les temps morts, fait disparaître l’ennui, comble les interstices. « On est sans cesse relié au grand tout. Or j’ai besoin de retraits, pour réfléchir, méditer », note le professeur de littérature Vincent Jouve, tandis que son collègue sociologue Thibault Le Texier abonde sur cette « arme de distraction massive » : « Si je prends mon vélo, si je vais travailler en bibliothèque, je sais que personne ne va me déranger. Cela me donne un sentiment de liberté ».
Certains, tel François Jarrige, y voient un privilège : « Je ne suis pas chirurgien cardiaque et j’ai la chance de pouvoir me passer de cette possibilité permanente d’être dérangé et surveillé. »
« Forces de dispersion »
Cette lutte pour préserver le calme et la concentration ne date pas du téléphone mobile.
Dès 1904, le physicien Pierre Curie regrettait les sollicitations incessantes et le fait que « ceux-là mêmes » qui les formulent « s’étonneront de voir que nous n’avons pas travaillé ». Mais le danger d’être happé par le flux permanent des choses est accentué, comme le note le philosophe Tristan Garcia, par la logique des « gratifications à court terme », telles que « les réponses à un e-mail ou un coup d’oeil sur un fil d’actualités ».
Ces petites récompenses, peaufinées par les designers pour nous rendre accros aux réseaux sociaux, font obstacle « à tout effort de construction d’une œuvre à long terme, pour laquelle il n’y a aucune rétribution immédiate ».
Pire, cette consommation de contenus numériques réduirait la créativité « qui suppose de bâtir soi-même le monde dans lequel on prétend s’immerger, et non d’entrer dans un monde prédisposé », comme dans la plupart des activités en ligne. Lui aime l’idée que le smartphone puisse « nous faire exister dans une quasi-simultanéité avec le très lointain », mais voudrait que cela reste une possibilité, pas une nécessité.
Pour autant, même ceux qui s’efforcent de tenir ces « forces de dispersion » à distance ne se sentent pas à l’abri. Tristan Garcia souligne toutefois que nous ne sommes pas égaux devant cette condition. Il y a, selon lui, des utilisateurs « plutôt gracieux du portable », qui l’« intègrent dans le ballet de leurs gestes, de leurs occupations et de leurs conversations ». Et puis les autres : ceux qui imposent cette « excroissance » à leur entourage, ceux qui ne semblent jamais présents au moment, ceux qui « paraissent débités en petits morceaux d’attention ».
Lui, hélas, croit bien qu’il appartiendrait, s’il avait l’objet maléfique dans sa poche, à cette seconde catégorie ; or il ne veut pas se diviser davantage : « Je suis déjà détourné de mon corps par mon imagination, mes rêveries, mes lectures, ma distraction et mon ordinateur quand je travaille ». […]
« Faire face à l’incrédulité »
[…] On ne le répétera jamais assez : les technocritiques ne sont pas ennemis des techniques et les chercheurs à qui nous avons parlé évoquent souvent leur amour du courriel. « On peut prendre le temps de répondre, mettre son courrier en mémoire, le reprendre plus tard, ce sont des échanges épistolaires, écrits, tandis que les SMS me semblent procéder davantage du langage parlé, immédiat, dans un style moins soigné, et avec les émojis », explique Thibault Le Texier qui rejoint le sentiment du démographe Hervé Le Bras : l’e-mail permet non seulement « de relire posément » mais « d’archiver ».
Muriel Darmon évoque, elle, une raison plus pratique : « Une partie de mes messages consiste à répondre « non » à des sollicitations extérieures, c’est beaucoup plus facile à faire à l’écrit. » Et à ceux qui penseraient que ces résistants seront bientôt rattrapés par la marche du monde, on peut citer l’exemple de Vincent Jouve, qui n’est pas sans rappeler la trajectoire des prétendues « tribus non contactées » d’Amazonie. De même que ces dernières ont eu des échanges avec la modernité, mais ont décidé sciemment de ne pas tremper là-dedans, lui a eu une fois un portable, sous la pression familiale : « J’ai tenu trois semaines, puis j’ai résilié l’abonnement. »
Rémi Noyon. L’Obs N°3094. 18/01/2024
(1) Tous les chercheurs cités dans cet article ont renoncé à l’usage d’un portable.
Les enseignants de primaire et de collèges font par ailleurs la chasse aux portables des élèves restés allumés pendant les cours…
Je n’ai pas de smartphone, juste un téléphone portable dont je pourrais très bien me passer, j’ai d’ailleurs longtemps résisté. Ce sont les autres, dont mes proches, qui ne veulent pas que je m’en passe.
Il me semble que, si finalement le smartphone est pratique, il est aussi objet d’aliénation et occupe maintenant une place importante dans la vie de ses utilisateurs…
J’en ai conscience pour ce qui me concerne…
Je n’ai pas et n’ai jamais eu de téléphone portable ou de smartphone.
On est bien plus libre quand c’est le téléphone qui a un fil à la patte.