Ode, à une merveille de la nature

Jean-Michel Bertrand : Moi, j’habite dans une vallée des Hautes-Alpes, et je passe ma vie avec eux. C’est une drogue dure. Aujourd’hui, j’ai marché des heures dans la neige pour récupérer des images des caméras automatiques que je place aux lieux de passage. Ce matin, à 9 heures, j’étais au bistrot à boire un café avec les copains. À 10 heures, j’étais sur ma mobylette, et je suis rentré à 5 heures de l’après-midi.

Et comment ! Au printemps, il y avait dans mon coin de vallée un couple de loups. J’ai vu la femelle pleine, puis j’ai vu ses tétines, qui montraient qu’elle allaitait, mais je n’ai pas vu ses louveteaux. Où étaient-ils ? En août, cette mère a été tirée parce qu’elle s’approchait d’un troupeau de brebis.

En août comme en septembre, le mâle était seul, mais il a été rejoint par une jeune louve – une subadulte – qui l’a aidé à nourrir les petits. Je l’ai vu trimballer un énorme cuissot de chamois… Sur ces entrefaites, une autre louve, adulte elle, est venue rejoindre le groupe, et elle est devenue la compagne du mâle. Ce qui fait au total sept animaux, alors que j’ai cru un moment que les louveteaux n’avaient pas survécu.

Dix ans. Depuis qu’ils sont revenus dans ma vallée. Grâce à un carnet de notes quotidiennes, j’ai regardé mes absences, avec ma chérie. En moyenne, je passe quatre jours par semaine dehors. Et très souvent des nuits. J’ai la chance de pouvoir m’abriter dans une minus­cule cabane à flanc de falaise, à plus de 2 000 m d’altitude. Pour y parvenir en hiver, il faut compter cinq heures de ski à peau de phoque.

Mais pas du tout ! C’est une mobylette électrique fabriquée en Nouvelle-Zélande. Elle a un moteur dans chaque roue, et elle monte aux arbres.

C’est mon troisième film sur le sujet. Après le deuxième – Marche avec les loups-, j’ai été très secoué. Des séances ont dû être arrêtées au bout de dix minutes, car des chasseurs et des éleveurs étaient dans la salle, avec des banderoles. Je ne suis pas un extrémiste, j’aime dialoguer, mais j’ai dû m’isoler dans une cabane, je ne savais plus quoi faire.

C’est quand même terrible de côtoyer autant de méchanceté, autant de haine, autant de complotisme, autant de mensonges pour me salir. Alors, j’ai cherché une réponse, et il m’a semblé que la meilleure chose à faire, c’était d’aller rencontrer des gens. Des gens qui ont affaire au loup. Ceux qui sont dans le film expriment leurs doutes, leur subjectivité, leur recherche de sens. En face d’eux, on a des gens pétris d’idéologie, des défenseurs de lobbys, avec des visions que je juge archaïques.

J’en suis heureux, car je ne voulais pas donner une réponse. Je ne voulais pas faire la leçon. Le loup est désormais partout en France, et dans le film, je me rends moi-même dans des lieux où il est passé, parfois pour son malheur. Près du pont de Saint-Nazaire, du côté de Dieppe, dans les monts d’Arrée, en Bretagne. C’est d’autant plus intéressant que cela démontre le grand décalage avec les visions politiciennes de ceux qui prétendent éradiquer le loup.

Le loup est partout, trace sa route sans rien demander à personne. Tous les feux sont au vert. Il y a coïncidence entre l’exode rural et la replantation de forêts entières, favorables à la présence de grands ongulés. Ne surtout pas croire que le loup est un animal montagnard ! Il y a un exemple bien connu, celui d’une plaine céréalière en Espagne, qui ressemble un peu à la Beauce. Eh bien, le loup s’est installé là. Il lui faut à manger, c’est tout.

Sans doute, mais moi, ça ne me gêne pas qu’un loup puisse être tiré parce qu’il met le bazar. Cela n’a rien à voir avec une politique d’État qui déciderait la fin du statut de protection du loup et son éventuelle éradication (voir encadré). Il y a une séquence de mon film que j’apprécie beaucoup. On fait la rencontre de deux bergers, Joseph et Olivier. Le premier reconnaît l’importance des aides d’État au gardiennage des troupeaux. Et en effet, cela coûte cher. Il y a maintenant en France 7000 chiens de protection, qui, comme le dit Joseph, ne mangent pas que des croquettes…

C’est sûr. Tout est paradoxal. Dans ma vallée, quand j’étais jeune, il restait quatre bergers, très, très marginaux. Et maintenant, il yen a au moins 50. Le loup, malgré tout ce qu’on peut dire, a ramené de la vie dans les estives. Ce qui n’empêche pas Joseph, qui est visiblement content de la présence de cet animal sauvage, de me déclarer : Moi, je n’exclus pas la possibilité de tirer sur un loup. Ça ne me dérange pas. »

Dans une autre scène, on fait la connaissance d’une douzaine de jeunes bergères et bergers qui sont en train de manger ensemble, face à la montagne. Certains ont l’apparence de ce qu’on appelait jadis des babas cool, et on s’attend un peu à une ode à la gloire du loup. Or c’est beaucoup plus contrasté…

C’est qu’ils sont directement confrontés à l’animal. Selon ce qui s’est passé, selon leur caractère, leur jugement peut être différent. Mais aucun n’envisage d’arrêter le métier, aucun ne souhaite la disparition du loup. Il faut bien comprendre qu’il n’y a plus le choix. Depuis qu’il y a le loup, il faut aussi des bergers. Avant, on laissait les brebis traîner dans la montagne, les éleveurs montaient de temps en temps jeter un coup de jumelles, déposaient du sel une fois par semaine. Ce n’est plus possible.

Un nouveau système est né, basé sur un triptyque. Les parcs clôturés, où l’on rentre les brebis le soir, les chiens et bien sûr les bergers, car c’est beaucoup de travail. Et surtout, pas d’angélisme. Les loups sont des animaux très territoriaux, qui ne se font pas de cadeau quand il s’agit de défendre leur fief.

Il n’y a pas que la biologie du loup, tellement passionnante. On peut y passer une vie. Il y a aussi tout le reste. Il est facile de comprendre que sa présence montre le rapport que l’on entretient avec la nature. Je ne vous apprends rien, il est très facile d’être écolo quand on n’est pas emmerdé. Mais la coexistence ou le refus de la nature en disent long sur notre civilisation tout entière. Qui est hélas destructrice. Agressive. Dominatrice.

J’essaie de ne pas tomber dans la parano, et je crois d’ailleurs que cela ne m’était pas destiné. En tout cas, mon travail n’est pas apprécié par tous, et je sais que certains me cassent du sucre sur le dos quand ils le peuvent. Ils ne se rendent pas compte que beaucoup ne partagent pas du tout leur haine de l’animal. Certains éleveurs ne veulent pas bouger et mettent les politiques à genoux. C’est un jeu de dupes populiste où les premiers font pression sur les seconds, qui leur donnent toujours raison.

C’est au plus profond de moi. J’ai 64 balais, et plus ça va, plus je me régale. Quand j’étais ado, j’étais très heroic fantasy, Le Seigneur des anneaux, et en fait, en vieillissant, je me rends compte que tout est là, devant moi. Le pays magique est là, à portée de main. De skis, je veux dire. Spirituellement, cet univers parallèle me nourrit, sans avoir besoin de cette… de cette… disons de cette religion. Car il n’y a pas que les loups. Je me balade de plus en plus souvent avec une loupe. Pour admirer les insectes.


Propos recueillis par Fabrice Nicolino. Charlie hebdo. 17/01/2024


2 réflexions sur “Ode, à une merveille de la nature

  1. bernarddominik 21/01/2024 / 13h15

    Oui on voit bien qu’il n’est pas berger et vit de ses rentes. C’est plus facile

    • Libres jugements 21/01/2024 / 13h47

      La bataille contre les loups à toujours « montée » la population les uns contre les autres.
      À terme, si il faut éradiquer tous les prédateurs, la population mondiale risque de diminuer sérieusement, rappelons-nous que nous sommes un animal parmi les animaux.

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