Inondation dans le nord et puis…

… on a construit n’importe où !

Dans des départements, traumatisés par des inondations à répétition, ou la montée des eaux a été accentuée par l’artificialisation des sols. Alors que le changement climatique va accroître le risque de crues, des sinistrés réclament l’expropriation de leurs maisons.

[…] Maisons dévastées et désertées par leurs habitants, routes craquelées… À Blendecques, commune parmi les plus touchées par les crues, plusieurs quartiers ont ces jours-ci des allures de village fantôme. […]

Vincent Maquignon savait que son terrain était à risque. Le fleuve Aa coule au fond de son jardin et, en 2002, l’eau était déjà entrée une première fois chez lui. Mais il est persuadé que la catastrophe aurait pu en partie être évitée. « Avec le changement climatique, on sait que les pluies peuvent être de plus en plus fortes. Mais rien n’a été fait pour nous protéger. Les rivières et les canaux ne sont pas entretenus et le système des wateringues est défaillant ».

Dans cette région de polders, où l’homme vit en dessous du niveau moyen de la mer, le bon écoulement de l’eau est un enjeu vital. Pour que les 450 000 habitants des environs restent au sec, un fascinant système de 1 500 kilomètres de canaux et fossés — les wateringues — a pour mission de rejeter les eaux pluviales vers la mer.

Construite au XIIe siècle, l’infrastructure est maintenant dotée d’une quarantaine de pompes. Alors, quand l’eau a débordé, tous les regards se sont tournés vers l’Institution intercommunale des Wateringues (IIW), qui en a la charge. A-t-elle failli ?

Comme Vincent Maquignon, beaucoup le pensent, fustigeant une infrastructure sous-dimensionnée et vétuste — l’une des pompes était à l’arrêt au moment des crues, faute de pièces en stock pour la réparer. […]

Le président LR des Hauts-de-France a critiqué le poids des réglementations environnementales, coupables selon lui de ralentir le nettoyage des cours d’eau. Les débris et les branches qui s’y sont accumulés auraient accentué la montée des eaux début janvier en ralentissant leur évacuation vers la mer. Par ses déclarations chocs, l’élu a réussi un petit tour de force : braquer les projecteurs sur la seule question de l’entretien et du curage des canaux et rivières… L’argument a fait mouche auprès de nombreux sinistrés, qui en ont fait l’une de leurs principales revendications. Et chez les agriculteurs et la FNSEA, très mobilisée sur le sujet.

Xavier Bertrand s’est en revanche montré bien moins bavard sur la responsabilité de l’aménagement du territoire, refusant d’établir le moindre lien entre inondations et urbanisation.

Le discours du président de la région désole Francis Meuliez, qui accuse l’élu de déni. Pour ce professeur émérite de l’université de Lille, directeur de la Société géologique du Nord, l’entretien et le curage ont une responsabilité marginale dans les crues : « Si autant d’eau s’est accumulée en surface, ce n’est pas à cause de quelques branches ou de sédiments bloqués au fond des rivières, mais en raison de la politique irresponsable d’artificialisation des sols qui a été menée depuis trente ans dans la région ».

Car le Pas-de-Calais est loin d’avoir échappé à l’urbanisation galopante qui a envahi le territoire français. Environ 15 % des sols du département sont artificialisés, un chiffre supérieur à la moyenne nationale — de 10 % (1). Quant aux Hauts-de-France, ils figurent au deuxième rang des régions métropolitaines les plus artificialisées après l’Ile-de-France. Rien qu’entre 2011 et 2020,16 290 hectares d’espaces naturels y ont été consommés par l’urbanisation, soit l’équivalent de six terrains de football par jour (2). Un désastre pour l’infiltration de l’eau. Quand il pleut, la terre est en effet censée jouer un rôle d’éponge. Mais dans ce département aux sols très argileux, la bétonisation est venue renforcer la vulnérabilité du territoire. […]

Coût des crues

« On ne paie pas seulement les erreurs du passé », nuance le maire d’Andres, Allan Turpin, sidéré par les choix d’aménagement « ahurissants » encore faits par certains élus, dont ses prédécesseurs. Dans sa commune, située entre Saint-Omer et Calais, une dizaine de maisons ont encore été bâties en 2018 et 2019 sur des terrains pourtant régulièrement inondés ou touchés par des coulées de boue. Mais Allan Turpin incrimine aussi les impacts de l’agriculture intensive. Haies arrachées, talus supprimés, parcelles agrandies… « Plus rien ne stoppe l’eau quand elle ruisselle. » Quant au sol, il est tellement compacté par des engins de plus en plus lourds que « l’eau ne s’y infiltre plus ». […]

Alors que le changement climatique bouleverse le régime des pluies, le territoire est soumis à un autre péril : la montée du niveau marin. Les wateringues vont donc devoir évacuer demain de plus en plus d’eau l’hiver, mais dans des conditions plus complexes avec la pression croissante de la mer. « Vu les quantités d’eau annoncées et le coût de l’énergie, on ne peut plus miser seulement sur le pompage », avertit le socialiste.

« On a besoin de remettre des « éponges naturelles » sur le territoire », plaide Xavier Chelkowski, écologue au sein de l’Agence d’Urbanisme et de Développement de la région Flandre-Dunkerque (Agur). Donc de désimperméabiliser. Si la loi ZAN (Zéro Artificialisation nette), dont l’ambition est de freiner l’artificialisation des sols, va dans la bonne direction, c’est aussi notre rapport à l’eau qui doit changer. « L’apparition des pompes, dans les années 1970, a fait naître un sentiment de sécurité illusoire. Nous nous sommes cru à l’abri, nous avons fini par oublier que nous vivions sur un polder et nous avons urbanisé partout, y compris dans des zones réputées inondables. Multiplier les digues et les pompes ne fera que renforcer cette illusion et donc notre vulnérabilité. » Xavier Chelkowski appelle à s’inspirer des Pays-Bas. Après avoir longtemps investi dans des infrastructures lourdes de blocage de l’eau, les Néerlandais se sont lancés dans une politique de restauration des lits majeurs des fleuves afin de laisser l’eau reprendre sa place.

« Raser le quartier »

L’heure est-elle venue pour l’homme de reculer, et de rendre des zones inhabitables ? « Le sujet ne doit pas être tabou », a lâché Christophe Béchu, le ministre de la Transition écologique, au lendemain des inondations. Lors de sa conférence de presse télévisée, le 16 janvier, Emmanuel Macron a semblé aller dans le même sens. « On continuera à vivre à Dunkerque, à Calais, dans l’Audomarois […]. Mais il y aura peut-être des endroits où on devra créer des interdictions », a admis le chef de l’État, sans donner plus de détails. […]


Sébastien Billard. L’Obs. Source N°3095. 25/01/2024


  1. DRAAF Hauts-de-France. https//draat.hauts-de-france.agriculture. gouv.fr/MG/pdf/I-_Territoire_cle881911.pdf
  2. «Tableau de bord de la consommation d’espace en Hauts-de-France ». Rapport 2023

2 réflexions sur “Inondation dans le nord et puis…

  1. christinenovalarue 31/01/2024 / 8h11

    On continuera de construire n’importe où, on se contentera de déplacer le n’importe où…

  2. tatchou92 01/02/2024 / 17h49

    Oublié le bon sens des anciens qui avaient planté des haies, des arbres, parce qu’ils connaissaient bien la nature et la terre nourricière… ça me rappelle l’inondation en Hollande dans les années 50, avec de très lourds dégats et victimes, tout comme ce qui s’est passé en Charente Maritime il y a quelques années, notamment à la Faute sur Mer. Ce n’est plus l’homme qui dompte la nature, mais la nature qui se rebelle..

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