Guerre médiatique entre France 2 et TF1.

Bousculées par les concurrences féroces de YouTube et Netflix, l’étendue de l’empire Bolloré ou le match BFMTV/CNews, les rivales historiques s’affrontent toujours comme deux grandes lionnes de la télé. Elles pèsent moitié moins qu’il y a vingt ans, au moment de leur toute-puissance, mais représentent encore 35 % de l’audience globale (18,8 % pour TF1, 15,4 % pour France 2).

Après avoir songé à Anne-Élisabeth Lemoine, présentatrice de C à vous sur France 5, pour prendre les commandes de Bonjour!, TF1 a finalement chipé Toussaint à BFMTV, et débauché trois chroniqueurs de France Télévisions, dont deux visages de Télématin, Maud Descamps et le médecin Vincent Valinducq.

Certains voient dans cette offensive une réponse à l’été, quasi meurtrier pour TF1: France 2, dopée par Roland Garros et le Tour de France, a failli doubler sa rivale.

Du jamais-vu depuis la privatisation de la Une, en 1987!

« TF1 ne pouvait plus se permettre de voir l’écart avec France 2 se réduire, car son modèle économique, c’est d’être numéro 1, pour vendre la pub à tarif élevé. Si elle grappille des parts d’audience grâce à cette matinale, elle pourra maintenir un écart significatif », décrypte un professionnel du secteur.

C’est Rodolphe Belmer, son nouveau patron appelé à la rescousse en 2022 (après l’échec de la fusion avec M6), qui est allé en personne convaincre Martin Bouygues, propriétaire de la chaîne, de mettre sur la table, selon nos informations, dix millions d’euros d’investissement annuels pour cette matinale.

« L’arrivée de Rodolphe Belmer a clairement rebattu les cartes », répètent plusieurs salariés de France Télévisions. À peine installé, ce fin analyste des médias a marqué son territoire. En mai dernier, il signe avec les autres chaînes privées (M6, Canal+, BFM…) une lettre au vitriol à la première ministre Élisabeth Borne pour dénoncer la concurrence déloyale de France Télé, en particulier de France 2, jugeant sa programmation « commerciale » et trop « proche » du privé.

Voilà l’entreprise publique sommée de rendre des comptes sur « la clarté de ses missions et de son financement ». « Jusqu’alors, il y avait une paix des braves pour faire front face aux plateformes américaines. Mais là, on a pris la rupture du pacte en pleine tête. On s’est dit: « Ah! oui, c’est comme ça ? Eh bien on va vous montrer ce qu’on a dans le ventre »», raconte un cadre.

Illico, Delphine Ernotte, présidente de France Télévisions, convoque son conseil d’administration. « Elle est passée en mode cheffe de guerre », se souvient un membre de l’équipe. « Les chaînes privées reprochent à France Télévisions d’être populaire », ironise-t-elle dans Le Figaro, avant de sortir la sulfateuse. « Elles se trompent de combat et d’époque », assène-t-elle, et dénonce une « agression caractérisée », des « chiffres tronqués », une analyse « caricaturale et grossière ».

Mais Rodolphe Belmer ne désarme pas.

Le 23 mai, il invite David Pujadas, Ruth Elkrief et les têtes d’affiche de LCI à déjeuner. « Il a redit que Delphine Ernotte avait mis le holà sur ses missions de service public, qu’elle avait appauvri France 3 au profit de France 2. Pour lui, l’enjeu était de contrer la montée de la Deux », glisse un témoin.

Trop de polars, pas assez de culture en prime time : depuis, TF1 continue de critiquer « la politique de renforcement de France 2 au détriment des autres chaînes », rapport de l’Arcom en main.

Car si le gendarme de l’audiovisuel a salué en septembre dernier les succès du groupe public, il a aussi pointé des lacunes sur le rajeunissement de l’audience et la place du spectacle vivant sur la deuxième chaîne.

Alors que Delphine Ernotte appelle début juillet à calmer le jeu, en coulisses son numéro 2, Stéphane Sitbon, se prépare à quinze jours d’insomnies : TF1 tente de rafler les droits du Tour de France, partenaire historique du service public.

Pour l’emporter, il devra rallonger la mise. Et voilà que dans la guerre des droits sportifs, la Une souffle à la Deux d’importants matchs de rugby.

Résultat : quand TF1 espère que France 2 lui cède quelques affiches des jeux Olympiques de juillet, dont elle a l’exclusivité, c’est niet. « Delphine ne signe des deals qu’avec des gens en qui elle a confiance. Pour qu’elle leur donne une cérémonie des JO, il faudra lui passer sur le corps », lâche un témoin.

Dans cette guerre où chacun accuse l’autre d’avoir ouvert les hostilités, la bataille se joue sur tous les fronts : rivalité des programmes, marché de la pub (où TF1 s’agace de voir la régie de France 2 gagner du terrain), chasse des talents…

En mai, TF1 annonce l’arrivée d’Anne Didier, comme nouvelle patronne de la fiction, après une carrière à France Télé. « C’était une prise de guerre : elle connaissait notre programmation et nos secrets de fabrication pour les deux années à venir », déplore un cadre.

Ces derniers jours, c’est la responsable de la très stratégique programmation de TF1, Amandine Gérardin, que France Télé vient de débaucher…

L’année n’a connu aucun répit.

Fin août, quand France 2 dévoile le nouveau décor de ses journaux, TF1 convie la presse sur son propre plateau, rénové un an plus tôt, glissant que la Deux s’est inspirée du sien. Quand en septembre LCI (la chaîne info de TF1) lance une émission baptisée L’événement, France Télé saisit son service juridique : L’événement, c’est le nom donné à sa grande émission politique présentée par Caroline Roux. Le symbole, selon Alexandre Kara, directeur de l’info de France Télé, des différences éditoriales entre les deux chaînes. « Sur l’investigation, le climat, l’international, nos choix sont plus forts », soutient-il, conforté par le succès de Complément d’enquête. France 2 se concentre aussi sur le documentaire et la fiction française pour se démarquer de Netflix ou Amazon.

« Vous voyez comme la chaîne a changé en vingt ans ? Avant, c’était Derrick, La chance aux chansons, Friends… Aujourd’hui, on a la série Sambre, Drag race, Les rencontres du papotin, et même le youtubeur Hugo Décrypte », s’enthousiasme Stéphane Sitbon, le bras droit d’Ernotte.

Début 2024, France 2 tentera, avec Bertrand Chameroy ou Hugo Clément, de poursuivre sa quête de modernité, quand TF1 préfère allier la nostalgie, avec la Star academy et ses indéboulonnables The Voice ou Koh-Lanta, à des séries plus pop comme Panda ou HPI.

« On a nettement progressé depuis des années. Psychologiquement, c’est insupportable pour eux », juge un salarié de France 2, rappelant qu’entre janvier et novembre 2023 France Télévisions a été leader en prime time 54% de l’année.

Pas d’autre choix pour la Une que de redescendre dans l’arène : le 8 janvier, elle relance Plus belle la vie, chaque jour à 13 h 40, abandonné par France Télé, et crée TF1+, sa nouvelle plateforme de streaming gratuite. « TF1 continue d’être puissante et occupe une position unique en Europe. Nous engageons une transformation ambitieuse vers l’univers numérique, tout ça sans demander un euro au contribuable », martèle Ara Aprikian, directeur des contenus.

On se croirait presque revenus trente ans en arrière. « Quand TF1 a été privatisée, notre premier boulot était de faire mieux que la Deux », se souvient Michèle Cotta, ancienne cador des deux chaînes. Certains entendent encore Jean-Pierre Elkabbach, président de France Télévisions en 1993, répéter qu’il voulait « taper » TFi. Ou PPDA, tonnant, juste après un JT de 20 heures : « Ils commencent à nous faire chier France 2 ! »

La rivalité, aujourd’hui, s’étend jusqu’au choixdes mots.

« On est beaucoup plus service public qu’il y a vingt ans », assure Ara Aprikian. « Yaël Braun-Pivet et Gérard Larcher au 20 heures pour la marche contre l’antisémitisme, ou nos fictions sociales, c’est du service public », ajoute Thierry Thuillier, le patron de l’info de la Une. « Comment osent-ils ? », bondit une cadre de France 2. « Ils ne sont pas service public, ils sont rivés sur leur profit ! »

Au sommet des édifices, entre la très installée Delphine Ernotte et l’offensif discret Rodolphe Belmer, 2024 s’ouvre sur un choc des titans.

Au début de son premier mandat, Ernotte l’avait pourtant embauché comme conseiller auprès d’elle. Aujourd’hui, la confiance semble rompue.

« Ce n’est pas en essayant de nous tuer qu’ils vont survivre », répète son entourage, focalisé sur la réussite des JO, qui devraient permettre à France 2 de doubler TFI. « Si [ça arrive] une fois tous les cent ans, ce n’est pas un sujet de considération pour nous », a minimisé Rodolphe Belmer dans Le Figaro.

« La vie reprendra, on ne cherche pas à exploser les compteurs », a répété Delphine Ernotte devant ses proches. Ses équipes concoctent pourtant déjà en secret l’après, pour capitaliser sur le succès attendu. Prépare-t-elle sa campagne pour une réélection en 2025, avec France 2 première chaîne de France, brandie comme un trophée ?

« Ce serait comme le jour où France Inter a doublé RTL », pronostique un expert, « un aboutissement ».


François Rousseaux. Télérama. N° 3860. 03/01/2024


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