Le directeur de la DGSE n’a pas vu venir son limogeage par Macron et son remplacement par son homologue de la DGSI.
Mardi 19 décembre 2023, dans les salons de l’Élysée, Bernard Emié, le patron de la Direction générale des services extérieurs (DGSE), virevolte au milieu des convives. Le chef des espions est d’humeur badine : il est venu fêter la décoration par Emmanuel Macron de Serge Lasvignes, le président de la Commission nationale de contrôle des techniques de renseignement, chargé de s’assurer que les grandes oreilles n’écoutent pas à tort et à travers.
Entre champagne et petits-fours, Emié taille une bavette, comme si de rien n’était, avec Nicolas Lerner, son homologue du contre-espionnage. De toute évidence, l’ambassadeur ignore que son cadet de vingt ans, patron de la Direction générale des services intérieurs (DGSI), va lui piquer sa place deux jours plus tard. Drôle de cadeau de Noël.
« La Piscine » touche le fond
Le lendemain après-midi, l’encore patron de la DGSE réunit en catastrophe son cabinet pour un pot de départ précipité.
Le mercredi 21, le Conseil des ministres rend public le nom de son successeur. Le président de la République, qui avait installé Emié à la tête de la DGSE il y a six ans et demi, ne lui a même pas offert un placard doré en guise de remerciement. « Il a 65 ans, l’âge de la retraite. Il a été plus que bien servi ! » cingle un proche de Macron.
Jusqu’au bout, l’ancien ambassadeur en Algérie et au Liban a cru qu’il passerait l’hiver… voire l’été ! A deux mois près, il aurait pu accrocher à son veston la médaille de la longévité à la tête de la DGSE. Pas de chance.
Le diplomate se sentait protégé par la difficulté maladive du Président à virer ses collaborateurs et, surtout, par la flamme olympique ! Son raisonnement se voulait infaillible : le Château ne pouvait se permettre de le remplacer avant les JO, alors que la menace terroriste est plus prégnante que jamais Et comment se priver de ses talents en pleine réforme du service et avant son grand déménagement ?
Le chef des grandes oreilles a fait la sourde oreille…
Ce n’est pourtant pas faute d’avoir été prévenu !
Comme « Le Canard » l’a raconté, le torchon brûlait déjà depuis fin juillet entre le chef de l’État et son maître espion à propos de l’Afrique, de l’Ukraine et de l’Australie, où la DGSE, chaque fois, n’a rien vu venir (lire l’encadré). En 2021, Emmanuel Macron avait piqué une grosse colère en apprenant par les journaux que son téléphone et ceux de 14 de ses ministres étaient piratés par le Maroc via Pegasus, le logiciel espion israélien.
Sans oublier cette histoire abracadabrantesque de deux employés de la DGSE enrôlés comme tueurs à gages pour arrondir leurs fins de mois dans une tentative de meurtre dont le procès est prévu en 2024. Du bureau des légendes aux blaireaux des légendes…
Preuve que, sous Emié, « la Boîte » n’avait plus la baraka : le 1ᵉʳ décembre, quatre agents de la DGSE sous couverture diplomatique ont été arrêtés pour espionnage au Burkina Faso et dorment depuis sous les verrous. Le loupé de trop ? Un pataquès que le démissionné laisse à son successeur.
L’ambassadeur se met à table
Nicolas Lerner sera le plus jeune patron de « la Piscine », mais aussi le 13ᵉ depuis la création de la DGSE, en 1981, par François Mitterrand. Avec comme carte maîtresse le fait d’avoir été un camarade de promo de Macron à l’ENA. « Cela va rétablir le lien de confiance qui s’était étiolé entre l’Élysée et la DGSE », se réjouit un haut fonctionnaire, qui insiste : « A la DGSI, il a bien fait le job. »
Les diplomates, qui, avec Emié, viennent de perdre un des leurs, se montrent moins enthousiastes. « Lerner reste un préfet sans véritable expérience en matière de relations internationales », persifle un membre du Quai d’Orsay. Un préfet qui sera peut-être mieux renseigné et à coup sûr moins disert que son excellence Emié, qui donnait régulièrement des sueurs froides à ses troupes en bavardant dans les dîners en ville.
Odile Benyahia-Kouider et Christophe Labbe. Le Canard enchaîné. 27/12/2023
Il est normal de sanctionner l’échec. La dgse n’a pas été à la hauteur ce n’est pas acceptable.