Impossible de laisser faire

Dangereuse montée des armes à nos portes…

On s’était pris à y croire. Spectaculaire réponse ukrainienne, enlisement inattendu des troupes russes, réaction puissante du monde démocratique — sanctions, condamnation quasi unanime de Vladimir Pouline, aides inédites au pays agressé…

Une victoire de l’Ukraine envahie par l’ogre russe, d’abord inimaginable, a un temps paru possible. Près de deux ans plus tard, l’inquiétude remonte en flèche. La contre-offensive est un échec ; l’infrastructure du pays est en ruine. Volodymyr Zelensky, découvert en chef de guerre courageux et charismatique, voit son aura se fissure.

Son optimisme volontariste ne galvanise plus sa population ni ses alliés.

Contredit par son très respecté chef d’état-major, Valeri Zaloujny, il est aussi bousculé par des mouvements civils, comme ces femmes réclamant le retour de leurs hommes, au front depuis trop longtemps.

Enfin, depuis l’attaque terroriste du Hamas le 7 octobre, une autre guerre a envahi les écrans de la planète, les agendas des dirigeants et les préoccupations des opinions.

Sur les scènes politiques, les chantages se multiplient, menaçant le soutien à Kiev : Viktor Orbàn bloque les aides européennes tant que l’Union lui réclame des progrès démocratiques ; les élus républicains américains conditionnent la poursuite des aides à l’Ukraine (plus de 110 milliards de dollars depuis 2022) — et à Israël — à une rude politique migratoire interne.

Une victoire militaire de Poutine, qui se succédera sans doute à lui-même en mars 2024, ouvrirait un redoutable appétit pour des territoires voisins, membres de l’Otan.

Joe Biden l’a dit avec force le 6 décembre 2023, agitant la menace d’une guerre avec « des troupes américaines contre des troupes russes » : « On ne peut pas laisser Poutine gagner ».


Juliette Bénabent. Télérama. N° 3857. 13/12/2023


Poutine ira plus loin s’il gagne la guerre !

C’est l’avenir réjouissant que nous prédit un diplomate qui œuvre au sein du ministère des Armées. Conseiller de la Direction des relations internationales et de la stratégie, il analyse et résume ainsi la situation sur le front : « Poutine s’est installé dans la perspective d’une longue guerre qui usera la résistance ukrainienne et mettra à mal la détermination des États-Unis et de l’Europe à s’opposer au Kremlin. A terme, dans les trois ou quatre ans, une fois son arsenal reconstitué et renforcé, la menace militaire russe contre un État membre de l’Otan n’est pas à exclure. »

À Washington, Joe Biden ale même pressentiment que ce diplomate français. Le 6 décembre, il a déclaré en substance que, « s’il parvenait à s’emparer de l’Ukraine, Vladimir Poutine ne s’arrêterait pas là et pourrait s’en prendre à un membre de l’Otan ». Sous-entendu, au choix : aux États baltes, à la Pologne, à la Roumanie.

Dès lors, selon l’article 5 du Pacte atlantique, les membres de cette Alliance, et en premier lieu les États-Unis, devraient, en principe, voler au secours du pays agressé. « Des soldats américains combattraient des soldats russes, ce que Washington ne souhaite pas », a déclaré sans ambages le président Biden.

En espérant que la troisième guerre mondiale ne débutera pas sur leur Vieux Continent, les Européens, faute de mieux et de puissance militaire, multiplient les réunions. Le 11 décembre à Bruxelles, les 27 ministres des Affaires étrangères ont évoqué les guerres d’Ukraine, de Gaza et les violences exercées par les colons israéliens en Cisjordanie.

Impuissance européenne

Trois jours plus tard, réunion des chefs d’État et de gouvernement. Au menu : future adhésion de l’Ukraine à l’Union européenne, soutien financier de 50 milliards d’euros et aide militaire de 20 milliards pour son armée. Mais rien n’est acquis sur ce point, car l’unanimité est nécessaire, et le refus du Hongrois prorusse Orban suffit à tout bloquer.

Reste aux grands chefs européens à répondre — le peuvent-ils ? — aux exhortations américaines du genre « C’est chez vous que se déroule la guerre, c’est donc à l’Europe de faire l’effort d’aider davantage l’Ukraine. » Josep Borrell, le représentant de l’Union pour les Affaires étrangères, a déjà avoué, le 6 octobre, que « l’Europe n'[était] pas capable de se substituer aux États-Unis dans cette guerre ».

La veille, pourtant, lors d’un sommet européen, des dirigeants de haut vol, parmi lesquels Macron, s’étaient engagés, en présence de Zelensky, à « soutenir son combat, quoi qu’il arrive et jusqu’au bout ».

Depuis cette promesse, le déclin de l’aide américaine est confirmé, et les élus républicains du Congrès ont refusé l’octroi d’un soutien de 61 milliards de dollars que Biden destinait à l’Ukraine. Mieux — si l’on ose dire : en Europe et aux États-Unis, l’idée de promouvoir une solution politique avec le Kremlin fait son chemin.


Claude Angeli. Le Canard Enchaîné. 13/12/2023


6 réflexions sur “Impossible de laisser faire

  1. bernarddominik 14/12/2023 / 8h44

    L’Ukraine a refusé de négocier avec la Russie à Istanboul en 2022, croyant qu’avec l’aide de l’occident elle pouvait vaincre. Grosse erreur. En occident l’opinion publique ne soutient pas ses gouvernants dans cette guerre encouragée par un Biden maintenant affaibli. Quant à croire que la Russie attaquerait un pays de l’OTAN c’est prendre Poutine pour un imbécile, mais on veut nous le faire croire pour justifier des dépenses militaires irraisonables. Biden voudrait qu’une UE à la botte des USA englobe l’Ukraine et demain la Biélorussie la Géorgie l’Arménie et l’Azerbaïdjan, encerclant la Russie. Il ne faut pas se laisser enfermer dans ce piège, laissons à la Russie son cordon de sécurité, comme les usa ont mis en place le leur en Amérique latine. L’Ukraine est une création politique faite par des dictateurs sa réalité historique est bien plus petite, il suffit de regarder l’atlas historique de Duby ou de vieilles cartes. Gardons nous d’entrer dans des conflits que Macron risque de rendre mondial par son inexpérience et son ignorance.

    • Libres jugements 14/12/2023 / 11h16

      Bernard, sur un plan strictement géopolitique et commerciale l’Ukraine a plus intérêt à s’ancrer avec l’Europe que vers le Moyen-Orient ou l’Asie. Il en est de même pour un certain nombre d’états « squattés » un temps par la « GRANDE » URSS.
      Recréer cette union des républiques socialistes soviétiques (URSS) est le rêve de Poutine.
      La Russie seule n’a plus ni le poids militaire ni économique de l’ex-URSS, elle se retrouve coincée entre deux puissances mondiales que sont « encore » les États-Unis d’une part et d’autre part la Chine… qui ne cesse de prendre des parts de marché géopolitique et Économique dans le monde et dispose d’une force militaire impressionnante.
      Poutine se présentant à une nouvelle mandature en 2024 sera grâce à des artifices de la Nomenklatura, bien connu en Russie, réélue sans contestation à ce poste. À partir de ce moment-là comment se comportera-t-il vis-à-vis des ex-satellites de l’Union soviétique aujourd’hui plus ou moins inclus « dans » l’Europe.
      Quelle sera l’attitude De l’Europe vis-à-vis de La Hongrie, Moldavie, Roumanie et bien d’autres etats s’ils consentent peu ou prou à quelques alliances avec la Russie ?
      Affirmer aujourd’hui que nous n’aurons pas — surtout à ne pas souhaiter — demain une guerre en Europe, est aventureux.
      C’est sans doute au travers de ces raisonnements qu’un certain nombre de dirigeants d’État, diplomates, politiques, militaires, allèguent qu’il vaut mieux aider l’Ukraine afin de stopper l’envahissement russe, quitte à obtenir à défaut d’une paix durable des accords territoriaux.
      Bien évidemment, ce n’est que mon avis et comme j’ai tendance à le dire… MC

      • bernarddominik 14/12/2023 / 19h08

        Je ne doute pas que l’Ukraine préfère recevoir les milliards de l’UE. Mais est ce bon pour l’UE de prendre à son compte les conflits de frontières de l’Ukraine? Les 50 milliards consacrés à fabriquer bombes missiles obus ne seraient ils pas mieux utilisés ailleurs? Dans un conflit où on ne peut gagner il y a 2 solutions: 1 accepter des pertes de territoires et donc négocier. 2 continuer à perdre des milliers de compatriotes chaque jour et accepter la dévastation pour un gain hypothétique

  2. laurent domergue 14/12/2023 / 11h46

    Comment ne l’avons-nous pas vu venir ?!
    En fait à force d’être diplomate, on est devenus mous !

    • Libres jugements 14/12/2023 / 13h21

      Mais si Laurent, dès l’accord charbon acier, il y a bien longtemps, plein de gens ont émis des alertes sur l’emprise économique et stratégique des deux grands de l’époque… mais, sans doute n’ont-ils pas assez crier… ou des intérêts territoriaux ou financiers ont fait capoter les ententes d’États à État nécessaires.
      Amitiés
      Michel

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