Discutable minutage suisse !

La Suisse, patrie de l’ascétisme calviniste, de la discrétion bancaire et de la neutralité en toutes circonstances, sa justice pense que le viol, c’est très subjectif.

Ainsi, fin novembre 2023, le Tribunal fédéral, plus haute instance judiciaire du pays, a considéré que la durée « relativement courte » d’un viol peut valoir une réduction de peine pour le violeur.

Il confirme par ce jugement une décision de la cour d’appel de Bâle : en 2021, elle avait réduit la peine d’un homme de 33 ans qui avait violé, dans un hall d’immeuble, une femme revenant d’une soirée, au prétexte que la victime avait « donné des mauvais signaux » et, surtout, que l’agression n’avait duré que onze minutes…

Bref, non seulement cette chouineuse l’avait bien cherché, mais en plus elle en a fait des tonnes pour quelques petites minutes un peu désagréables. Certes, la Suisse est aussi le pays de l’horlogerie de précision, mais c’est pousser loin la fierté patriotique…

Les victimes de crimes sexuels sur te territoire helvétique sont donc invitées à chronométrer soigneusement la durée de leur calvaire et, si possible, sous contrôle d’huissier certifié par TAG Heuer, la montre des vrais sportifs.

Cet exemple odieusement caricatural montre à quel point, même dans nos sociétés « post­#MeToo », le viol reste plus que jamais un enjeu judiciaire.

Actuellement, en France, de nombreuses féministes militent pour que la notion de consentement explicite soit inscrite dans la définition juridique du viol, comme le préconise l’Union européenne, qui souhaite harmoniser les législations sur ce point. Un texte a été déposé au Sénat en ce sens, et un sondage publié par l’Ifop le 24 novembre, à ta veille de la Journée internationale pour l’élimination de la violence à l’égard des femmes, révèle que 89% des Français sont pour.

Mais le consentement, même s’il se manifeste le plus formellement du monde par une signature au bas d’un contrat, n’est qu’une acceptation. Consentir n’est pas forcément vouloir. La majorité des citoyens consent à payer des impôts, mais qui en a envie ? Qui se lève le matin en se disant « Chouette, aujourd’hui, je vais faire un chèque au fisc » ?

La seule notion de consentement, avec son air « pragmatique » à l’anglo-saxonne, comporte en réalité beaucoup de zones de flou. Vanessa Springora, qui fut victime de Gabriel Matzneff, l’a fort bien décrit dans son livre, titré Le Consentement, justement.

Et on le voit encore, de façon éclatante, avec la toute récente affaire de la secte de « yoga tantrique » du gourou Gregorian Bivolaru (voir un récent article sur ce même blog), où tout n’est que manipulation et abus de faiblesse sur des personnes apparemment « consentantes ».

C’est pourquoi les notions de vulnérabilité, de violence physique ou psychologique, de contrainte morale ou physique, de menace explicite ou implicite, de surprise par ruse ou par tromperie, telles que prévues pour définir le viol dans la loi française, sont incontournables.

Curieusement, dans tous ces débats où il s’agit de faire intervenir la rigueur et la précision juridiques dans des domaines aussi incertains et troubles que l’intime et la sexualité, le mot « désir » n’apparaît pratiquement jamais. Alors qu’il ne s’agit que de ça : d’un désir commun entre deux adultes — ou trois, ou quatre, ou dix si l’on aime — , au même moment. Certes, bon courage pour le définir juridiquement, mais ça n’interdit pas d’en parler. Ce n’est pas plus absurde, et en tout cas bien moins révoltant, que de disserter sur la durée d’un viol.


Gérard Biard. Charlie hebdo. 06/12/2023


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