Ce soir, je suis un arbre

Je t’écris arbre du désert,
solitaire effleuré de poussière,
pour te dire à l’heure du soleil sanglant
que toi et moi nous sommes forêt,
que nos racines se croisent, invisibles,
se parlent sous la terre,
partagent l’eau,
comme nos feuilles partagent l’air.

Ce serait l’année de l’effleurement.
Ensemble, nous ferons le théâtre du vent et de la mer.
Car soleil sanglant il y a aujourd’hui.

Il y a sable et cendre.
Parfois l’un de nous brûle,
est abattu par les bûcherons vêtus de gris, rongé par les rats
venus des grandes villes noires au-delà de la colline,
il s’estompe de la forêt
mais notre forêt toujours frémit.

Au plus sombre du solstice,
je te le dis,
notre forêt ne mourra pas de la perte de l’eau,
elle est cachée dans nos racines secrètes,
et toujours s’échange,
vive,
bondissante,
fraîche à nos yeux éraflés de larmes.

Elle coule entre les doigts
de ta main ouverte.
Tu serres le poing pour la retenir
et quand tu écartes les doigts
il ne reste rien
qu’un bref instant de fraîcheur volatile
qui disparaît à son tour,
souvenir d’un souvenir.
Et c’est cela qui reste gravé en toi,
en nous.

À mes amis trop lointains voyageurs
 sans cesse étonnés dont les racines
m’effleurent au soleil renaissant,
je dis cette année,
au petit matin pâle,
nous sommes des arbres.


Michel Thion – Recueil « Les mains fertiles » Extraits.


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