Avant toutes xénophobies primitives…

… prière de se souvenir que certains furent content de les voir occuper ces postes difficiles et dangereux. MC

Les gueules brunes

« MORA recrute ! »

C’est le chef de village qui donnait l’alerte, relayé par les crieurs, de bled en bled. Hammou ramassait les dattes à Tafroukhte, dans le sud du Maroc, lorsqu’il a entendu la nouvelle. Abdesslam, lui, labourait le champ de son père. A l’appel de Mora, il s’est excusé auprès de son cousin, a lâché le soc et a rejoint à pied le lieu de l’embauche. Comme les autres.

Dans les années 60 à 80, à bord de sa DS, Félix Mora a ainsi battu le rappel partout dans le Haut Atlas. Français, arabisant, longtemps sergent d’une troupe de tabors marocains, il avait été embauché, comme « officier des affaires africaines », par la compagnie des Charbonnages de France. Devenu chef de la main-d’oeuvre des Houillères, l’homme avait ensuite été chargé de recruter des forces pour descendre au fond. Dans les galeries de mine du Nord et de l’Alsace, les Français se font rares. Ceux qui poussent le marteau-piqueur sont polonais, italiens, espagnols. Bientôt rejoints en masse par « les Mora », comme on les appelle. Des garçons miséreux qui ont accepté de quitter leur terre dans l’espoir d’une vie meilleure. Pour envoyer l’argent du charbon à la famille ou à la promise.

En vingt ans, avec l’aval des gouvernements français et marocain, Mora et son équipe ont arraché 80 000 jeunes à leurs villages, accourus de partout à l’annonce du recrutement. Ce sont des Berbères. La plupart sont illettrés. Aucun ne parle français ou arabe. Dans quelques semaines, ces paysans vont creuser la roche à plus de 1 000 mètres sous terre.

Mais, d’abord, les voilà par centaines regroupés dans un hangar ou sur une place de village. Ils sont torse nu. Inspection. Les dents, les yeux, les oreilles, chaque doigt est compté. Mora lui-même tâte les bras. « Félix Mora prend les béliers et laisse les moutons », chantonnent les futurs mineurs de fond.

Ensuite, le sergent marque son troupeau d’hommes à la poitrine. Tampon vert, tampon rouge, accepté ou recalé. « C’est dur d’entendre ça, mais on était heureux d’être tamponnés de vert », avoue Abdesslam, l’enfant laboureur. Les rouges repartent au bled la honte au front. Les verts embarquent, à fond de cale, sur le paquebot « Lyautey » pour Marseille. Comme Lahcen, qui raconte aujourd’hui.

« Le négrier des Houillères »

Pourquoi est-il parti ? « On a pensé à la vie devant nous », répond-il. Et aussi : « Dieu nous dit d’aller là où est notre subsistance. » Alors il n’a pas hésité. Mohammed, Abdesslam, Hammou, aucun des hommes qui témoignent dans ce doc n’a songé à repartir. Certains de leurs amis sont pourtant revenus de cet enfer en lambeaux ou dans un cercueil.

Mora ? « Le négrier des Houillères », balance une historienne. Les Marocains étaient des mineurs au rabais, précaires, moins considérés, moins payés que les autres. La France était allée les chercher sans jamais leur offrir ni droit ni dignité. Et puis, lorsque les chevalements de mine ont été abattus, ils ont rejoint les chaînes automobiles. Ils sont passés de gueules noires à ouvriers, des baraquements aux cités, et ont pu enfin faire venir leurs familles.

Lorsque Mariame, fille de Lahcen, lui demande s’il ne s’est jamais senti esclave ou humilié, il répond simplement : « Tu n’es pas contente d’être ici ? »


Sorj Chalandon. Le Canard Enchainé. 31/08/2022


Note : « La vie devant soi » a été diffusé sur Arte le 31/08/2022 et est toujours visible en « replay ».


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