Écoféministe… rien que ça !

Les femmes seraient victimes des prédations de l’homme

C’est la nouvelle tendance du féminisme, dont la Verte Sandrine Rousseau notamment se revendique. On en parle depuis peu, mais ce courant plonge ses racines dans les années1970. L’idée est de considérer que les femmes et la planète Terre ont été victimes d’une même prédation, celle de l’homme. Si ce mouvement comporte des aspects intéressants, il risque aussi de réduire à nouveau les femmes à des stéréotypes essentialistes, sans parler de certains délires ésotériques de « sorcières » qui en émanent.

« L’écoféminisme, c’est dire que tout notre système économique, social, notre rapport à la nature, est fondé sur la prédation. C’est la prédation des corps des femmes quand on les agresse, c’est la prédation de la nature qui est transformée en une ressource productive, c’est la prédation des corps des plus précaires, qui sont utilisés dans leur travail », nous expliquait Sandrine Rousseau lors des Journées d’été des écolos.

Durant la primaire des Verts, Delphine Batho aussi s’en est revendiquée. C’est un courant qui a le vent en poupe chez nombre de jeunes féministes.

L’écoféminisme, c’est donc une notion qui en articule deux, l’écologie et le féminisme, considérant un point commun, une même logique dans l’exploitation de la planète et du corps des femmes. Ce courant du féminisme n’est pas nouveau, c’est la militante Françoise d’Eaubonne qui en est à l’origine, elle l’a exposé, en 1974, dans son ouvrage Le Féminisme ou la Mort. Très connue dans les années 1970, auteure de livres à succès, elle a ensuite été oubliée, comme nombre d’auteures.

Elle est ressortie de l’oubli, notamment à la faveur d’un livre passionnant d’Élise Thiébaut, L’Amazone verte. Le roman de Françoise d’Eaubonne (éd. Charleston), paru cette année. On y découvre une personnalité très forte, anticonformiste. Engagée au Parti communiste, elle est signataire du « manifeste des 121 » pour le droit à l’insoumission dans la guerre d’Algérie. Plus tard, elle s’engage aussi pour la cause homosexuelle (sans être elle-même lesbienne) au sein du Front homosexuel d’action révolutionnaire (Fhar).

En 1975, son engagement écoféministe va jusqu’à lui faire déposer une bombe sur le chantier de la centrale nucléaire de Fessenheim, en Alsace. Il a fallu que l’on lise le livre d’Élise Thiébaut pour découvrir… que c’est dans Charlie Hebdo que Françoise d’Eaubonne publie une de ses premières tribunes en faveur de l’écoféminisme, la même année que celle de la parution de son livre sur le sujet. La tribune est un peu fou-traque, il faut bien le dire. Elle dénonce tout à la fois la « menace écologique » et « démographique », appelle à « combattre les centrales nucléaires » et à « une grève des ventres » (lire ci-dessous).

À l’époque, elle est en marge du Mouvement de libération des femmes (MLF). Née en 1920, elle appartient d’ailleurs à la génération précédant celle qui a porté le MLF. Son écoféminisme ne prend pas. «L’importance de la tendance marxiste et par ailleurs de la pensée de Simone de Beauvoir, qui s’opposait à la naturalisation des femmes, fait que l’écoféminisme ne rencontre pas d’écho », analyse Monique Dental, une ancienne du MLF, qui participait aux réunions organisées à l’époque par Françoise d’Eaubonne.

« Elle avait un côté désordonné qui ne plaît pas à l’esprit cartésien français », ajoute Marie-Jo Bonnet, elle-même ancienne du MLF, également proche de Françoise d’Eaubonne.

L’écoféminisme fait d’abord des émules à l’étranger. On peut citer Vandana Shiva, en Inde, qui, dans les années 1980, s’est mobilisée contre la construction de barrages provoquant le déplacement de paysans pauvres, ou encore le Green Belt Movement, au Kenya, mené par Wangari Maathai. Aujourd’hui, l’écoféminisme fait son grand retour en France. Des collectifs se sont créés en 2018 et 2019, comme Voix Déterres ou Les Engraineuses, dont la cofondatrice, Solène Ducretot, est précisément devenue la porte-parole de Sandrine Rousseau.

Dans plusieurs manifs de jeunes pour le climat, on a pu voir ces slogans très imagés sur l’alliance du féminisme et de l’écologie : « Ma planète, ma chatte, sauvons les zones humides », « Ni les femmes ni la Terre ne sont des territoires de conquêtes ».

S’il est nécessaire d’être féministe et par ailleurs écologiste, on peut toutefois se demander si cette analyse selon laquelle le patriarcat est responsable de la destruction de la nature tient la route : rien n’indique que si les femmes avaient été au pouvoir, elles auraient davantage été écolos, sauf à considérer qu’un sexe conditionne une manière de vivre et d’agir.

Surtout, les écoféministes peuvent tomber dans l’essentialisme, c’est-à-dire la réduction à des stéréotypes féminins/masculins, où les femmes seraient intrinsèquement du côté de la nature. « Ce lien nature/femme est une autoroute pour leféminisme essentialiste », prévient ainsi Cathy Bernheim, celle qui avait déposé une gerbe sous l’Arc de triomphe pour la femme du Soldat inconnu, acte de naissance du MLF. « Pendant longtemps, le patriarcat nous a mises du côté de la nature, nous étions rabattues sur le corps, la maternité, c’est complètement antiféministe », ajoute l’essayiste féministe Martine Storti. « Certaines veulent revenir aux couches-culottes lavables, elles veulent réinstaller une sorte de soumission des femmes », abonde Monique Dental.

Toujours est-il que l’écoféminisme est vaste. «C’est une grande famille. Il y a autant de courants du MLF que de courants de l’écoféminisme, c’est dire ! » explique Dental. Elle en dénombre pas moins de cinq. la y a donc les « essentialistes » : aux femmes, des valeurs féminines spécifiques, et donc les couches lavables et l’accouchement naturel (pour faire court!); il y a un courant antispéciste et végane (ça peut se rejoindre, mais ces dernières ne mangent pas leur placenta!) ; un courant postcolonial, qui insiste sur le pillage des ressources des pays pauvres. Il en existe aussi un autre, dit « matérialiste », qui se rapproche de la tendance « lutte des classes » du MLF et insiste sur le combat contre le capitalisme. Sans oublier, celui qui nous semble bien régressif : la mouvance spiritualiste.

On vous avait parlé ici de la mode des « sorcières », prises dorénavant au premier degré – et non comme une juste réappropriation féministe d’une figure de femme persécutée. Des jeunes femmes se réunissent en « convent », pratiquent magie et incantations. Parmi les personnalités les plus connues de cette tendance, l’activiste écoféministe américaine Starhawk, autoproclamée « sorcière ». Elle était d’ailleurs venue soutenir la ZAD de Notre-Dame-des-Landes et avait fait des émules en France.

C’est sur ce type de délires (des femmes qui jettent des sorts au nom du féminisme) que l’on avait souhaité avoir la position de Sandrine Rousseau, qui nous avait répondu : « Je préfère des femmes qui jettent des sorts à des hommes qui construisent des EPR… » Boutade qui risque bien d’alimenter l’irrationalité de certaines femmes. Elle avait d’ailleurs ajouté : « Le monde crève de trop de rationalité. » À l’heure où la société crève surtout de trop de fake news et de « fake médecines », c’est tout de même particulier d’encourager de jeunes militantes dans leur glissement contre les Lumières.

Le rapport à la raison est souvent remis en cause dans l’écoféminisme, au risque de relancer la vieille antienne patriarcale selon laquelle « l’homme » serait du côté de la raison et « la femme » du côté du sensible. D’ailleurs, la philosophe Jeanne Burgart Goutal, une des figures de l’écoféminisme et l’auteure d’Être écoféministe. Théories et pratiques, souligne, dans une de ses publications : « L’écoféminisme critique le rationalisme […] et réhabilite les sensations, affects, émotions, traditionnellement conçus comme « féminins » ; il les met au coeur de son éthique environnementale (fondée sur le cane) et de sa redéfinition de l’identité humaine comme « soi écologique » immanent, incarné, ancré dans le corps et la nature. »

Lors du premier festival écoféministe en France, organisé par Les Engraineuses en 2019, on a pu constater que ce n’est pas la rationalité qui les étouffe. À côté de conférences intéressantes sur les déchets ou le climat, on trouvait un atelier « Rituels de femmes pour s’éveiller au féminin sauvage » ou encore un « Atelier d’écoguérison par le chant », animé par une naturopathe.

Solène Ducretot, organisatrice du festival, défend cet atelier : « Il ne faut pas le prendre au pied de la lettre. C’est une guérison de l’âme, des plaies spirituelles. Les gens ne sont pas stupides, ce n’est pas pour guérir des maladies graves. »Pas sûr pourtant que ce soit très clair pour tout le monde.

Quant aux « sorcières » et à leur magie, la porte-parole de Sandrine Rousseau trouve ça très bien : « Les rituels, c’est une forme d’art pour les Sorcières. La mise en place de nouvelles formes de militantisme, comme se retrouver en manif et faire un rituel de protection de la terre, peut permettre à des jeunes militantes de se sentir plus à l’aise et attirer de nouvelles générations, tant qu’on garde un pied sur terre. » Bon, avec un « rituel de protection de la terre », on n’en a pas fini avec le réchauffement climatique ! Monique Dental regarde ces nouvelles militantes avec indulgence : « Elles sont jeunes, elles peuvent évoluer. » Espérons que ce soit le courant le moins délirant qui prenne le dessus dans l’écoféminisme français.


Extrait de «L’appel des femmes du mouvement écoféministe » (1974) (*)

« Attendu que Le plus grand péril qui menace dans un avenir très proche notre planète et notre espèce présente ce double aspect : surpopulation et destruction des ressources, à savoir, la catastrophe écologique[…] Nous, femmes du mouvement écologie-féminisme, nous déclarons :

  1. Notre résolution à prendre en main avec le contrôle de notre destin personnel, celui de la démographie avec nos soeurs du tiers-monde. […]
  2. Notre résolution particulière de combattre par tous tes moyens l’édification insensée des centrales nucléaires
  3. Notre décision (à titre de premier avertissement) de proclamer et organiser une grève de ta maternité d’un an pour celles de nos signataires […] qui sont en condition de procréer[…]. Notre espèce n’a d’avenir qu’au prix du triomphe de notre liberté et de nos valeurs méprisées par la civilisation mâle; par te stoppage de la démographie, la limitation du travail « producteur » d’inutilités, te reboisement maximal, la destruction des centrales nucléaires et de toute industrie de guerre et surtout : l’abolition totale et irréversible du sexisme et du patriarcat ».

(*) Retrouvez l’intégralité de l’appel de Françoise d’Eaubonne dans Charlie Hebdo en 1974 sur charliehebdo.fr.


Laure Daussy – Charlie Hebdo N°1523 – 29/09/2021


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