Un pari de Macron a du plomb dans l’aile…

Un de plus…

Un petit grain de plomb pourrait compromettre la promesse faite par Emmanuel Macron d’une réouverture totale de Notre-Dame en 2024. Sous la houlette du général Jean-Louis Georgelin, l’établissement public chargé du chantier a établi un planning ultra-serré : il reste trois ans pour dépolluer la cathédrale, achever les études techniques, passer les marchés, restaurer les chapelles intérieures et reconstruire à l’identique la flèche, les voûtes et les toitures.

A l’identique, cela signifie que toutes les couvertures de l’édifice (soit 400 tonnes) seront faites de plomb. De quoi faire bondir des associations comme le Collectif plomb Notre-Dame, qui se bat pour l’interdiction de ce métal jugé toxique (surtout pour les enfants). Après l’incendie du 15 avril 2019, qui avait saturé le site de poussières plombées, l’association avait porté plainte pour mise en danger de la vie d’autrui. Aujourd’hui, elle dit vouloir faire annuler par la justice l’autorisation de travaux qui doit être délivrée dans les prochaines semaines par le préfet d’Ile-de-France.

« Pour qu’un gosse s’empoisonne avec le plomb de Notre-Dame, il faudrait qu’il grimpe sur la flèche pour la lécher », balaie un expert du ministère de la Culture très sûr de lui. Ce spécialiste du Moyen Age souligne que seul l’usage du plomb permettra de restituer l’aspect originel de la flèche, comme l’a réclamé la Commission nationale du patrimoine et de l’architecture.

Sucette géante

La possibilité d’un recours n’en inquiète pas moins le général Georgelin. Son état-major a arrêté le calendrier des travaux en tablant sur une procédure judiciaire rapide, n’excédant pas quelques mois. Ce délai express suppose que les juges acceptent d’accélérer les procédures et qu’ils ne prennent pas trop au sérieux les arguments des écolos…

Dans le cas contraire, le général devra manger son képi. Il en a déjà avalé une petite bouchée après avoir promis un peu imprudemment aux députés, le 13 novembre 2019 : « Je vous donne rendez-vous pour un Te Deum à la cathédrale, le 17 avril 2024. » Depuis, la date et le Te Deum ont disparu du vocabulaire de Georgelin, qui se contente désormais d’évoquer 2024 sans fournir davantage de précisions. En clair : il se donne jusqu’au 31 décembre 2024. Toujours huit mois de gagnés…

Pour mener les travaux encore plus vite, l’établissement public a taillé dans le vif. Tous les projets de fouilles archéologiques ont été annulés. Les chercheurs qui se voyaient déjà creuser sous la croisée du transept, zone présumée très riche en vestiges, en sont pour leurs frais : Jean-Louis Georgelin les a envoyés paître, le 22 septembre, en lançant devant la commission des Affaires culturelles du Sénat : « On va pas arrêter six mois le chantier pour voir des choses que seuls les archéologues sont capables de faire parler. »

Les intéressés sont furieux : « Notre présence les emmerde, nous sommes vus comme des ralentisseurs », râle l’un d’eux, avant de relever que ses rares confrères admis sur le chantier pour surveiller les travaux ne peuvent s’y rendre qu’une fois par mois.

Histoire, sans doute, de gagner encore un peu de temps, le général n’évoque d’ailleurs plus une reconstitution totalement à l’identique. Devant les sénateurs, il s’est contenté d’évoquer « un dessin proche de la charpente disparue ». Nuance…

Sur le chantier de la gloire

Soucieux, lui aussi, de comprimer les délais, l’adjoint de Georgelin, l’ingénieur général de l’armement Philippe Jost (un spécialiste des… sous-marins nucléaires), s’est carrément opposé, l’hiver dernier, à la mise en place d’un parapluie provisoire destiné à protéger des intempéries la nef en partie effondrée. Il a fallu que l’architecte en chef des Monuments historiques, Philippe Villeneuve, mette tout son poids dans la balance pour gagner la partie…

De toute façon, le chantier de la cathédrale sera loin d’être achevé en 2024. Il restera encore à Macron, à Georgelin et à leurs successeurs à restaurer la plus grande partie des façades extérieures et à changer les nombreux arcs-boutants étayés qui menacent de s’effondrer.

De quoi donner aux politiques et aux experts en vieilles pierres l’occasion de s’étriper jusqu’en 2030. Au moins…


Hervé Liffran – Le Canard Enchainé. 29/09/2021