Corse : l’étrange consortium !

Une poignée de patrons locaux règne sur de nombreuses dépenses des insulaires : alimentation, santé, déchets, voyages vers le continent et information quotidienne.


Un drôle de syndicat composé de 16 chefs d’entreprise fait la pluie et le beau temps en Corse. Ce pouvoir a un nom, CM Holding, et un surnom, « Le Consortium ».

Manger, boire une bière, faire le plein, louer une bagnole, gagner le continent en bateau, se fringuer, téléphoner, faire ses courses, sortir la poubelle, recevoir un colis, construire une maison, se faire soigner et même lire le journal : une bonne partie des euros dépensés pour ces activités finit dans les caisses du Consortium. Constitué en juillet 2015 en société anonyme simplifiée (SAS), celui-ci se garde bien de publier ses comptes annuels. Avec près de 12 000 salariés (soit 10 % des emplois de l’île et nombre d’autres boulots induits, ça en fait, des électeurs !)

Une compagnie à l’eau

« Le Consortium n’est ni de droite ni de gauche, ni pronatios ni antinatios, assure l’un de ses membres. Il est tout cela à la fois. »

En réalité, il est toujours du côté du pouvoir, qui lui distribue aides et subventions à foison. « Faire sans eux, c’est se suicider », avoue, de son côté, un candidat nationaliste.

Résultat : la majorité sortante (désormais éclatée en quatre listes concurrentes) « fait » avec.

En décembre, par exemple, la collectivité territoriale a adopté un plan de 400 millions, appelé « Salvezza è Rilanciu » (« sauvegarde et relance »), afin de soutenir les boîtes touchées par la pandémie. Le dispositif a été négocié avec le Consortium, via le Medef local. Son président, Charles Zuccarelli, 48 ans, patron de cliniques, est actionnaire de CM Holding.

Côté transport, en mer, l’Etat verse chaque année près de 190 millions à la collectivité pour qu’elle assure la « continuité territoriale » entre le continent et l’île ; charge à elle d’accorder une délégation de service public à un transporteur.

A leur arrivée au pouvoir, en décembre 2015, Gilles Simeoni, Jean-Guy Talamoni et leurs amis avaient parlé de créer une compagnie maritime régionale, « une priorité ». Voté dans son principe, le projet resurgit à la faveur des élections de 2018, avec promesse d’un lancement début 2021.

Aujourd’hui, la compagnie n’a toujours pas appareillé. Peut-être parce que, dès 2015, et à la suite de l’échouage financier de la Société nationale maritime Corse-Méditerranée, CM Holding avait créé Corsica Linea, sa compagnie à elle.

Fin février, la collectivité territoriale a accordé à ses navires rouges une délégation de service public jusqu’au 31 décembre 2022, afin de convoyer « biens et personnes » entre cinq ports de l’île et Marseille. Oh ! mon bateau.

Si la holding insulaire ne soutient officiellement aucune liste, elle ne se prive pas d’intervenir dans la campagne. Pas compliqué : elle possède (à parité avec le groupe Tapie) le seul quotidien de l’île. Le 1er juin, la rédaction de « Corse-Matin » a eu l’idée folle de consacrer une enquête au (mauvais) bilan financier de la collectivité. Son boss, Gilles Simeoni, s’en est ému. Plutôt que de le faire savoir à un rédacteur en chef, il a appelé Pascal Trojani, directeur général délégué de CM Holding, lequel s’est chargé de faire passer le message auprès de la rédac. Bien sûr, les intéressés se gardent de confirmer.

Mais le même Trojani ne peut nier l’existence d’une autre intervention : celle-ci a été enregistrée puis retranscrite sur procès-verbaux dans le cadre d’une enquête sur la mafia insulaire. En février 2019, une bataille navale entre Corsica Linea et La Méridionale, compagnie concurrente, fait des vagues, sur fond de future attribution de la délégation de service public. « Corse-Matin » couvre l’événement.

La presse en revue

Pas comme il faut, estime Trojani. Qui s’en plaint à Antony Perrino, le représentant du Consortium au journal. Les deux hommes contactent Thomas Brunelli, alors directeur de la rédaction. Celui-ci devra trouver « un journaliste fiable » (sic) afin d’organiser une interview de Trojani. Fiable et serviable, aussi ?

Depuis, Perrin est au frais à la prison de Luynes (Bouches-du-Rhône). Mis en examen le 16 janvier, cet héritier d’une boîte de BTP est soupçonné d’avoir aidé le gang insulaire dit « du Petit Bar » à blanchir du pognon. Un certain Pierre Robert lui a succédé à « Corse-Matin ». Son épouse est la meilleure amie de celle de François Padrona, le patron du Leclerc d’Ajaccio, numéro un du Consortium. La succession n’empêche pas le quotidien d’être dans le rouge : ventes en chute libre (moins de 15 000 exemplaires par jour, contre 40 000 il y a huit ans) et passif de 4 millions d’euros au 31 décembre dernier.

Selon l’intersyndicale, deux audits financiers ont été réalisés : l’un pour le compte du Consortium, l’autre pour le groupe Tapie. Leurs résultats ne seront pas connus avant les élections, mais des « fautes de gestion » y sont décrites. Sans doute parce que le Consortium ne s’en est pas assez occupé…

Assurance-déchets

Le projet avait de quoi séduire les écolos : la majorité nationaliste avait proposé, dès 2015, d’utiliser le train régional pour convoyer les ordures ménagères vers les déchetteries locales. Mais Patrick Rocca, patron de multiples sociétés, dont plusieurs spécialisées dans la gestion des déchets et leur transport par la route, n’a pas soutenu l’initiative. Rocca est, bien sûr, membre du Consortium. Et, étrangement, la promesse du train semble bien avoir déraillé.


Didier Hassoux. Le Canard enchaîné 16/06/2021