Étiquettes

Du haut des 16 % dont le crédite un sondage, celui qui se voit candidat de la droite à la présidentielle répète qu’il a ses chances. Mais rien n’est assuré.

  • « Excuse-moi, mon lapin, mais, ça, c’est de la flûte ! »

Voilà ce que peuvent entendre les collaborateurs de Xavier Bertrand et quelques vieux potes quand ils lui donnent un conseil qu’il n’a nulle intention de suivre.

Dessin de Kiro – Le Canard – 03/02/201
  • « Xavier, mets une cravate, je t’assure, moi aussi je suis un élu, et pour les gens c’est important. » Il hausse les épaules, s’engouffre dans sa bagnole, le voilà parti.

Galvanisé sans doute par les sondages, qui le donnent gagnant dans sa région, en juin, et ceux qui lui accordent pour l’instant 16 % des intentions de vote en 2022.

Combien de gens rencontrés en une journée, de paluches serrées, d’anniversaires oppor­tunément souhaités, de petits mots soigneusement calibrés :

  • tu étais formidable sur CNews, tu as vraiment fait mouche, voyons-nous vite.

C’est plus qu’éculé mais ça plaît toujours, il l’a compris.

Sa voiture est devenue sa seconde maison. Il adore s’y réfugier, c’est pour ça qu’il a parfois l’air un peu chiffon, il a même tenté une blague là-dessus :

  • « Si l’auto-satisfaction c’est d’être content de sa voiture, alors, oui, je suis auto-satisfait. » Succès mitigé.

Bertrand a décidé il y a quelques années d’assumer l’ambition qui le porte, sans la moindre coquetterie :

  • « L’Elysée, je n’y pense pas dix fois par jour mais cent fois ».

Des années déjà qu’il ne joue plus les gentils petits. Il a subi plus que d’autres les sarcasmes de la meute : trop gros, aucune classe, dès qu’on le voit on l’oublie, prêt à tout, un agent d’assurances de Saint-Quentin, vous voteriez pour quelqu’un comme ça ?

Même Sarkozy, qui a eu son lot de vacheries, s’est surpassé sur Bertrand :

  • « C’est le gars qui arrive avec ses chaussures en plastique qui font floc-floc. »

Il vient du fond de la salle, il est arrivé comme un môme au RPR, subjugué par Chirac. Pas énarque, pas même l’aura d’un fils de prolétaires, un simple gars de la classe moyenne, il a balayé les planchers des meetings, rangé les chaises, collé les affiches.

Comment tu t’appelles, déjà ? Ah oui, Xavier, c’est bien ça, merci et à la prochaine.

Le petit gros qu’on faisait marner a été secrétaire d’Etat sous Raffarin, puis ministre sans discontinuer ou presque sous Sarkozy. Il a toujours posé sur sa réussite, à laquelle il a tout sacrifié, un regard froid. « Si ma carrière enregistre une telle accélération, c’est que le niveau baisse », confiait-il calmement il y a une dizaine d’années.

Le parti de la famille

Durant son long parcours ministériel, il a fait quelques boulettes : on lui a reproché d’avoir défendu le remboursement du Mediator par la Sécu, alors que certains de ses conseillers étaient rémunérés par Servier (polémique qui semble derrière lui).

« C’est un esprit froid et rationnel, très éloigné des profils habituels, prêts à se présenter jusqu’à leur dernier souffle, au-delà du raisonnable », juge un important industriel qui le connaît bien.

Son petit jeu avec LR est subtil. Il en a claqué la porte en 2017, après l’élection de Laurent Wauquiez. Logiquement, il devrait y avoir concurrent LR contre lui en 2022. « Tout son discours, très malin, consiste à dire qu’il est des nôtres sans mettre un genou en terre, sans reprendre sa carte, en espérant que son poids dans les sondages nous amènera naturellement vers lui », rigole un député.

Bertrand a trouvé la bonne formule : on n’est pas du même parti, mais on est de la même famille.

Quoi de plus fort que la famille ? « Tout le problème de Bertrand, c’est qu’il a pas mal de soutiens à LR mais que ces gens attendent de voir s’il est réélu dans sa région et comment, et de voir l’évolution des intentions de vote, avant de se mouiller. Or c’est difficile d’entraîner du monde quand on apparaît comme un homme seul », assure un ancien ministre.

Pour tenter de dissiper cette impression, il se démène comme un beau diable pour faire exister son think tank, La Manufacture. Il a déjà ouvert une centaine de permanences.

Pour l’instant, ça marche. « Bertrand a quitté LR il y a presque quatre ans, mais les sympathisants de son ancien parti ne donnent pas l’impression de lui en vouloir. De plus, il incarne pour la droite la dernière image de victoire de leur camp, celle contre Marine Le Pen dans les Hauts-de-France », rappelle Jean-Daniel Lévy, directeur délégué de Harris Interactive.

Au volant de sa voiture, Bertrand surjoue les beaufs, défend bec et ongles les chasseurs (« les vrais experts de la faune et de la flore »), en rajoute dans sa solitude de petit mec revenu de tout sauf des « gens » (« J’ai passé l’âge de la petite phrase »), ne jure que par le gaullisme social alors qu’il fréquente le Siècle, le gratin de la fonction publique, patrons et grandes fortunes expatriées qu’il sollicite pour sa future campagne.

Il est sans illusions. « Si je ne sais pas gagner une régionale, ma prochaine élection, ce sera une assemblée de copropriétaires. »

Ça, c’est pas de la flûte.


Anne-Sophie Mercier – Le Canard Enchainé. 03/02/2021