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Déjà restreint dans le pays, le droit à l’avortement pourrait être quasi interdit en Pologne. […]

[…] … le 22 octobre 2020, la décision de la Cour constitutionnelle polonaise : […]  juge désormais contraire à la Constitution l’avortement dans les cas de « malformation grave et irréversible » du fœtus ou de « maladie incurable ou potentiellement mortelle » ; soit les rares motifs qui autorisaient encore l’IVG dans le pays et justifiaient 98 % du millier d’interventions officiellement réalisées chaque année.

Autant dire qu’il s’agit d’une quasi-interdiction de l’avortement (sauf cas d’inceste, de viol et de mise en danger de la vie de la mère).

« Personnellement, l’IVG me pose question, mais je veux que ce choix soit entièrement de ma responsabilité, confie Magdalena, 25 ans. Je suis donc en faveur d’une légalisation totale. »

Peu après l’annonce, la jeune femme a fait la route jusqu’à Cracovie pour manifester sa colère, persuadée qu’il ne se passerait rien dans sa région ultra conservatrice. Ce même 22 octobre [2020], à Zakopane, se tenait le conseil municipal, et l’ordre du jour incluait un vote sur un dispositif de protection des victimes de violences conjugales.

Pour la dixième année consécutive, en toute illégalité, les élus ont rejeté cette loi nationale pourtant appliquée ailleurs en Pologne. Au motif de « protéger les familles », le vice-président du conseil municipal, membre d’une paroisse traditionaliste, refuse d’éloigner les hommes violents…

Mais à la surprise générale, et alors que dans les grandes villes les manifestations pour le droit à l’avortement prenaient une ampleur jamais vue depuis la chute du communisme (jusqu’à cent mille personnes à Varsovie), un petit groupe de féministes s’est mis en place au pied des montagnes de Zakopane. Leur coordination a abouti au rassemblement devant la mairie, ce 6 novembre au soir.

Sur les grilles du bâtiment, elles accrochent une banderole « Allez vous faire foutre », ainsi que les portraits des élus imprimés par Magdalena avec le slogan « Tradition ≠ Violence ».

Et peu importe si le nombre de policiers n’est pas loin de dépasser celui des manifestants. « C’est déjà un miracle qu’il se passe quelque chose ici, où l’Église est intouchable », se réjouit une employée d’hôtel.

Les organisatrices sont particulièrement fières de la présence de Marta Lempart, figure de proue d’Ogólnopolski Strajk Kobiet (« La grève des femmes de toute la Pologne »), le mouvement féministe qui avait lancé avec succès un « lundi noir » national en octobre 2016, déjà contre la restriction de l’accès à l’IVG, et qui mène à nouveau la contestation.

Leur logo, un éclair rouge, a envahi les murs, les masques anti-Covid et les comptes Instagram de tout le pays.  […]

Dépassé par l’envergure et la détermination du mouvement, il préfère temporiser et n’a toujours pas inscrit au Journal officiel le verdict liberticide de la Cour constitutionnelle.

Mais, d’un côté, la pression de l’Église et de l’extrême droite est forte (des groupes fascistes sont venus perturber les manifestations et des prières de rue ont lieu sur les trottoirs de Varsovie contre « le péché de l’avortement », demandant à Dieu qu’il « humilie tous ceux qui sont contre l’Église »).

De l’autre, ce qui a été lu comme une victoire par la presse étrangère ne l’est pas pour les Polonaises, qui veulent plus qu’un simple statu quo. […]

« Les jeunes sont en train de faire éclater le compromis entre l’Église et l’État qui régule la vie de notre pays depuis la fin du communisme », analyse Monika Platek à Varsovie. Cette avocate de 67ans, figure historique du féminisme en Pologne, est l’une des membres du conseil consultatif monté par Strajk Kobiet pour travailler sur les demandes des manifestants.

« On a très vite vu qu’il fallait élargir à d’autres sujets que l’avortement : des taxis ont bloqué les rues des villes en soutien, des agriculteurs ont rejoint les cortèges des petites communes sur leurs tracteurs… Il s’agit d’un mouvement transversal et profond. Quoi que fasse le gouvernement, quelque chose a déjà changé en Pologne ».

Monika Platek n’évacue cependant pas la possibilité qu’un sursaut réactionnaire l’emporte et fasse tache d’huile. « La Pologne ou la Hongrie n’ont pas de tradition démocratique. Si nous n’arrêtons pas la dérive vers l’extrême droite, elle dépassera nos pays pour polluer la France ou l’Italie et menacer l’Union européenne. »

Réseau européen

Mais ce positionnement est critiqué par certains groupes plus radicaux, qui reprochent à Strajk Kobiet un manque de représentativité des femmes du pays. C’est le cas d’Aborcyjny Dream Team (« l’équipe de rêve de l’avortement »), quatre militantes trentenaires aidant des Polonaises voulant avorter.

En collaborant avec le réseau européen Abortion Without Borders depuis décembre 2019, elles ont permis à cent quatre-vingt-dix-neuf femmes de bénéficier d’une IVG au Royaume-Uni, aux Pays-Bas ou en Allemagne, et ont fourni à huit mille autres des pilules abortives. Tout cela à la charge de l’association. […]

Depuis plusieurs mois, des catholiques intégristes traversent Varsovie dans un camion sur lequel figure la photo des quatre militantes avec la mention « Abortion Killing Team » («l’équipe meurtrière de l’avortement »).

[…]


Romain Jeanticou. Télérama. Titre original : « Droit à l’IVG : en Pologne, “quoi que fasse le gouvernement, quelque chose a déjà changé”. Source (Extrait)