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Psychanalyste, spécialiste du fait religieux , il propose une analyse du « tourment identitaire » actuel.

À chaque fois, l’effroi, la sidération, la colère, la tristesse. Et le même questionnement : comment faire pour que jamais cela ne se reproduise ? L’assassinat de Samuel Paty sonne une urgence nouvelle. Pas seulement parce que la décapitation de ce professeur d’histoire, à deux pas de son collège, par un quasi-adolescent qui avait grandi en France, est d’une violence folle. Mais parce qu’elle est symptomatique de redoutables mécanismes de fractures à l’œuvre depuis des années en France.

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  • L’onde de choc de ce dernier attentat est plus forte que celle d’autres attaques récentes, qui avaient fait davantage de victimes…

Fethi Benslama. Le crime atroce  […] exige de nous à la fois la dénonciation, l’affirmation des valeurs de la République, mais nous oblige aussi à faire une analyse rigoureuse de ce qui a conduit à cette terrible mise à mort d’un enseignant à proximité d’un collège. Surtout, cette analyse ne doit pas rester abstraite, mais aboutir à orienter des actions concrètes de prévention et de sauvegarde. La portée symbolique de ce crime est énorme.

Par l’acte terrifiant de la décapitation bien sûr, mais aussi parce que l’école, c’est notre tête à tous. Le lieu de nos transmissions. De la même façon, on avait ciblé la liberté d’expression en tuant des journalistes, la liberté de conscience en égorgeant un prêtre, etc.

Ceux qui commettent ces crimes ne sont pas des radicalisés lambda, ce sont des tueurs.

Il est probable que l’assassin de Samuel Paty était un illuminé galvanisé, ou un psychopathe déséquilibré qui a senti monter en lui une haine effroyable et un sentiment de toute-puissance, le conduisant à commettre l’atroce en se croyant le vengeur du divin outragé. C’était aussi le cas avec les frères Kouachi, les assassins de Charlie Hebdo. Mais contrairement à eux, ou aux assaillants du 13 novembre, ce jeune ne semble pas piloté par une organisation extérieure.

Nous sommes là face à un terrorisme endogène, tout à fait redoutable car très difficile à détecter. Il implique des jeunes qui paraissent ordinaires, mais qui sont aux aguets, prêts à se sentir appelés par Dieu pour agir. […]

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Dans le cas présent, un parent d’élève, chaperonné par un activiste connu, a publiquement mis en accusation un professeur dans une vidéo, en donnant son nom et celui de son collège. Pourquoi ? Pour attirer sur lui des représailles. Je considère qu’il a émis une « fatwa de fait ».

Il ne s’agit pas d’une fatwa officielle, un avis juridique émis par une autorité reconnue, et pourtant elle autorise et justifie la violence.

Avec Internet, ces fatwas de fait sont devenues monnaie courante. En l’occurrence, même si ce parent d’élève ne voulait pas qu’advienne ce crime, sa vidéo lui a ouvert la voie. Elle a exposé le professeur à ce qu’un furieux fanatique se sente appelé à l’exécuter.

  • Si ces fatwas de fait sont si nombreuses, pourquoi ne les interdit-on pas ?

Elles sont pernicieuses : elles n’appellent pas directement au meurtre, donc ne tombent pas sous le coup de la loi. Nous les avons laissées proliférer au nom de la liberté d’expression. Nous la laissons à ceux qui veulent nous en priver…

Ce dernier attentat doit nous conduire à nommer ce dont il s’agit. Face aux crimes commis pour motif religieux, j’invite le législateur à considérer ces appels comme des circonstances aggravantes en adaptant le code pénal. L’autre terrain sur lequel nous devons impérativement nous mobiliser, c’est l’école.

  • C’est-à-dire ?

On a pensé qu’on réglait les entorses à la laïcité dans l’école en interdisant le voile, mais il n’est qu’un signe extérieur de ce mal plus profond dont je vous parle : le tourment identitaire.

De nombreux jeunes sont pris dans un conflit de loyauté entre leurs références dites « culturelles » – en fait, généalogiques – et celles de l’école dont la mission est d’en faire des citoyens français.

En 2006, le rapport Obin, un inspecteur de l’Éducation nationale, montrait déjà que l’école était l’un des principaux terrains de ces tensions. Elles n’ont pas été traitées par nos institutions… mais elles ont reçu un traitement par la radicalisation religieuse. L’alerte donnée par le rapport Obin pointe un problème lancinant depuis au moins trente ans.

Dans certains quartiers, les enseignants ont de plus en plus de mal à accomplir leurs tâches sereinement. Les enseignements de la musique, du sport, des arts plastiques, de certains chapitres des programmes provoquent parfois des réactions de narcissisme identitaire touchant aux tabous religieux. Des enseignants contournent le problème, d’autres s’y confrontent.

C’est une rumeur malveillante en rapport avec ces susceptibilités qui a transformé le cours de Samuel Paty en un lèse-narcissisme de l’identité. Il va falloir soutenir les enseignants face à ce problème, car beaucoup se sentent démunis. L’Éducation nationale doit leur donner des outils pour comprendre les tourments de leurs élèves, y faire face et les pacifier, car nous sommes dans un monde où les affections identitaires sont devenues pandémiques.

  • Qu’entendez-vous par affections identitaires ?

J’entends « affection » dans les deux sens du terme : celui de l’attachement et celui de la maladie. Un sociologue indien, Arjun Appadurai, a montré il y a quelques années que la carte des conflits violents sur la planète correspondait à celle des conflits identitaires.

Pourquoi ? Parce que dans le monde moderne l’essor de la science et l’extension du capitalisme ont abouti à la « dé-ségrégation » des populations. Avant, même si les gens se mélangeaient, ils restaient dans leurs habitus, comme disent les sociologues. Ils gardaient leurs codes, leurs manières d’être au monde.

Aujourd’hui, les habitants de Pékin vivent à peu près comme ceux de New York. Ce mouvement de dé-ségrégation a donné une impulsion formidable à l’humanité pour échanger et se connaître. Mais il a aussi abouti à des pertes de repères, à une très grande déstabilisation, auxquelles certains répondent aujourd’hui par des tentatives de « re-ségrégation ».

Le monde musulman, qui est traversé de guerres civiles déclarées ou larvées, est particulièrement concerné.

[…]

Depuis des décennies, l’Arabie saoudite et les pays du Golfe alimentent cette réaction identitaire religieuse pour stopper les processus de sécularisation des sociétés musulmanes. Ils ont financé abondamment les groupes islamistes radicaux à l’échelle planétaire. Les musulmans sont les premières victimes de ces extrémistes.

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Valérie Lehoux. Télérama. Titre original : « Après l’attentat de Conflans, comment lutter contre le poison de l’islamisme ? » – Source (Très court extrait)


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