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Il a suffi que des élections et une pandémie se croisent pour accuser un peu plus un mal démocratique pointé depuis longtemps mais minimisé par commodité et intérêts bien pensés.

Le 16 avril 2020, une enquête de France Info comptait les morts parmi les maires et scrutateurs du premier tour des élections municipales. En maintenant le scrutin du 15 mars avant de reporter sine die le deuxième tour pour cause de confinement, le gouvernement français a ouvert une boite de Pandore.

L’État du Wisconsin aux États-Unis a fait de même le mardi 6 avril en maintenant les élections primaires démocrates et diverses élections locales. Dans les deux cas, la participation a fortement chuté puisque le confinement avait engendré des appels civiques à ne pas sortir de chez soi ; et les élections des appels civiques à voter. Incompatible. Et dangereux pour la santé assurément, pour la démocratie aussi.

Dans les deux cas, il y eut divergence. En France, les oppositions unies insistèrent pour que les élections se tiennent, non sans brandir les menaces ; dans le Wisconsin, les Républicains obtinrent un maintien des élections en saisissant la Cour suprême locale contre la décision du gouverneur démocrate qui voulait les annuler.

Les élus du coronavirus

Il y eut des élus du premier tour ayant obtenu la majorité avec de faibles participations. Ainsi le maire sortant de Troyes et président de l’association des maires François Baroin fut élu avec 66,78 % des voix mais une participation de 30,64 %. Un triomphe.

Si on compte en chiffres absolus, 5.903 voix sur 29.503 inscrits. Convertissons : 66,78 % des voix, cela fait un électeur sur cinq. Pas de quoi triompher. Seul le pourcentage compte. Ce n’est pas un détail technique. Sur cet artifice comptable rationnellement validé par les règles de statistiques et de politique (la majorité des suffrages), est établi le mécanisme de l’élection.

Cette machine statistique a encore un fondement avec le calcul de majorité sur la base des suffrages exprimés. Mais que fera-t-on de ceux qui ne s’expriment pas ou pire ne votent pas ?

 Lors des soirées électorales, on voit bien comment les commentaires glissent très vite de la participation — peu commentée — aux scores électoraux. Les électeurs n’ayant pas voté sont en quelque sorte congédiés par les commentateurs.

Ces derniers préfèrent évoquer les rapports de force entre partis, les alliances éventuelles, etc. Se bornant à la partie « utile » en quelque sorte. Cette opération est loin d’être anodine. On peut donc être élu avec un électeur sur cinq comme François Baroin et d’autres maires. On oubliera vite. Car on a intérêt à oublier.

La réaction légitimiste ne s’embarrasse pas de scrupules. Quelle était la réponse, au soir du 15 mars, des commentateurs patentés interrogés sur la faible participation ? « C’est la règle ». Point final. Une règle légale cependant loin d’être neutre et sans effets.

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Comment renoncer au maintien de scrutins quand les circonstances apparaissent favorables ? Là encore, l’habitus politicien semble faire la décision. Même pas besoin d’une grande perspicacité stratégique, mais simplement de flair.

Les élus de l’opposition, parti Les Républicains en tête, avaient à la fois soif de revanche et savaient que le vote leur serait favorable. Foi des sondages. Et comment ignorer que le confinement allait surtout faire baisser la participation dans les zones urbaines qui leur sont moins favorables que les zones rurales ?

Ils se défendraient forcément d’un tel cynisme. Il est cependant des limites à « faire l’ange » comme l’avait si bien dit Pascal : celui de passer pour des imbéciles. La tournure des événements laisse penser qu’ils tiennent un peu des deux. Rétrospectivement, les propos feraient sourire s’ils ne masquaient des drames.

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Le premier tour a-t-il été biaisé ? On peut ici envisager deux réponses : du point de vue des résultats et du point de vue de la légitimité.

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Maintenir vivante une démocratie en partie confisquée par ses élus

Et pour ne pas en faire une question dogmatique, il faut ajouter qu’il existe d’autres solutions pour maintenir vivante une démocratie en partie confisquée par ses élus comme l’a montré le dernier épisode catastrophique.

Il est en effet possible comme en d’autres assemblées, d’étendre aux grands corps électoraux nationaux le système des quorums. Il faudrait une participation suffisante pour que la décision soit valide. La majorité (50 % plus une voix) paraît un seuil aussi raisonnable que symboliquement pertinent dans des systèmes majoritaires.

Étant donné l’attachement au vote qui a vu des électeurs préférer leur devoir civique électoral à leur devoir civique citoyen (46 % de participation c’est beaucoup dans ces conditions de danger), un quorum valoriserait le vote au point de l’encourager tant il permettrait de ne pas être autant dominé par l’offre politique, quelle qu’elle soit mais a fortiori si elle est sclérosée. Il est tellement difficile de s’opposer avec bonne foi à une telle réforme qu’on préfère la passer sous silence.

Ce n’est évidemment pas que l’affaire des politiques mais aussi des journalistes qui jouent à cet égard, comme en d’autres, un rôle de politiciens (non élus mais solidaires).

Toutefois, la mésaventure actuelle risque fort d’encourager et d’accélérer la tendance lourde à la chute de la participation électorale. Comme en d’autres domaines, il est peut-être vital de ne pas tarder à prendre les mesures qui s’imposent.


Alain Garrigou – Le blog du monde diplomatique. Titre original : « Machine à élire ». Source (extrait)