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Quand j’entends quelqu’un, dans une manif ou sur le divan, dire qu’il a envie de tout casser, ou qu’il veut en finir, ou se détruire, …

…. je pense à Marguerite Duras, à son livre publié il y a cinquante ans : Détruire, dit-elle. J’y pense d’autant plus que Duras avait déclaré à l’époque, à propos de ce livre qui avait particulièrement dérouté la critique : « J’ai essayé de montrer un monde plus tard, après Freud, un monde qui aurait perdu le sommeil (1).»

Je me demande encore ce qu’elle a voulu dire.

Détruire, dit-elle est un dialogue entre deux hommes et deux femmes. On assiste d’une part au rapprochement des deux femmes, Élisabeth Alione, engluée dans son mariage, et Alissa, qui s’affranchit des convenances, et d’autre part au rapprochement des deux hommes, tous les deux voyeurs et « chasseurs ».

Le décor : un hôtel, et son parc. Un hôtel qui ressemble plutôt à une clinique (Élisabeth Alione tourne les pages d’un livre sans le lire, et prend des médicaments, ostensiblement). Le parc de l’hôtel borde une forêt qui fonctionne tout au long du livre comme une métaphore de l’inconscient et de la sexualité. Nous sommes en 1969, il est question de tout bouleverser, y compris les circuits de la libido.

Comme ce texte lui était resté un peu opaque à elle-même, Duras en fait un film, dont le sujet (très implicite) est la révolution. Philippe Sollers lui consacre une critique dithyrambique et hyper-psychanalytique. François Nourissier, plus classique et plus drôle, écrit dans L’Express que le film pourrait surprendre les militants cégétistes… s’ils avaient l’occasion de le voir (2).

Duras agace ou fascine la critique, les journalistes lui demandent d’expliciter son propos : « Dans Détruire, essaye de situer le changement de l’homme, le stade révolutionnaire, au niveau de la vie intérieure. Je pense que si on ne fait pas ce pas intérieur, si l’homme ne change pas dans sa solitude, rien n’est possible, toutes les révolutions seront truquées (3). »

Alors, comment ça, « un monde après Freud »? En 1930, le vieux maître viennois publiait Malaise dans la civilisation, et montrait comment les pulsions de mort sont partout présentes dans la vie humaine : « Le progrès de la civilisation saura-t-il, et dans quelle mesure, dominer les perturbations apportées à la vie en commun par les pulsions humaines d’agression et d’autodestruction? […] Les hommes d’aujourd’hui ont poussé si loin la maîtrise des forces de la nature qu’avec leur aide il leur est devenu facile de s’exterminer mutuellement jusqu’au dernier (4). »

Aujourd’hui, quatre-vingt-dix ans après la publication de Malaise dans la civilisation, nous ne nous sommes toujours pas exterminés avec l’aide des forces de la nature, mais nous avons bel et bien entrepris de détruire cette nature. En commençant par la forêt : une manière de s’attaquer d’abord à l’inconscient et à la sexualité.


Yann Didier. Charlie Hebdo. 15/01/2020


  1. Marguerite Duras. Le ravissement de la parole, par Jean-Marc Turine (Radio France/1NA).
  2. Cité dans C’était Marguerite Duras, de Jean Vallier (éd. Le Livre de Poche). Un peu plus tard, Pierre Desproges déclarera, goguenard : « Marguerite Duras n’a pas écrit que des conneries… elle en a aussi filmé.»
  3. Dans une émission de Christiane Lénier, en 1969 (INA).
  4. Malaise dans la civilisation, de Sigmund Freud (éd. PUF).