Étiquettes

La mère du philosophe et sociologue Didier Eribon est morte usée par les cadences infernales d’une vie à l’usine. […] En s’interrogeant radicalement sur la vieillesse, Eribon ouvre une nouvelle perspective pour la théorie critique.

[…] Le temps passe, les noms changent ; la réalité sociale perdure. Et l’on revient alors à ce point de départ incontournable : derrière les noms, il y a tout un système, celui de l’exploitation. [Ce chemin pourrait avoir pour titre] « Ce que l’exploitation fait aux vies. » C’est-à-dire ce qu’elle fait aux corps et aux esprits.

[…] Ma mère est morte en octobre 2017. Elle avait 87 ans. Au fond, si je cherchais à établir qui a tué ma mère, la réponse serait d’abord : l’âge. Mais cela ne suffit pas. L’espérance de vie connaît de grandes différences selon les classes sociales, et quand les niveaux tendent à se rapprocher, c’est dans l’espérance de vie en bonne santé que persistent les inégalités. […]

En l’occurrence, car il y en a d’autres, le lieu et le milieu où l’on vient en monde et le destin scolaire, social, professionnel, etc., que cette « origine » nous assigne, avec des marges de manœuvre plus ou moins grandes (le plus étant du côté des classes privilégiées, le moins du côté des classes défavorisées). Ces verdicts nous définissent et impriment à tout jamais leur marque au plus profond de nous-mêmes.

[…] … ma mère était devenue « bonne à tout faire » à l’âge de 14 ans, « placée » par l’Assistance publique dans des familles d’employeurs après avoir été abandonnée par sa mère quand elle était enfant. […]. Elle fut longtemps femme de ménage.

Plus tard, elle devint ouvrière. Dans le bruit et la chaleur de l’usine, pendant plus de quinze ans, elle a travaillé à la chaîne, debout huit heures par jour devant des bocaux de verre qui défilaient sur un tapis roulant et dont elle fixait les couvercles, au rythme des cadences infernales imposées par un patronat sans scrupules au nom de la nécessaire rentabilité. Ses épaules, ses bras, ses mains, ses jambes, ses genoux, ses chevilles en furent définitivement abîmées.

[…] Longtemps après avoir arrêté de travailler, elle souffrait toujours beaucoup. Plus elle avançait en âge, plus elle souffrait. […] Quand je l’ai retrouvée, après des années d’absence, cette vieille femme assaillie par la douleur m’inspira de la compassion, de la tendresse, malgré tout ce qui nous avait séparés et continuait de nous séparer. Son racisme obsessionnel m’exaspérait, et pourtant je ne protestais que mollement quand elle se lançait dans une de ses habituelles diatribes contre les Arabes ou les Noirs. Pour ne plus entendre de tels discours, j’avais cessé de la voir.

Si je voulais la revoir – et je le voulais, ou le devais –, il me fallait l’accepter telle qu’elle était. En m’efforçant de la comprendre. Par une étrange alchimie, la violence sociale, l’infériorisation, les humiliations qu’elle avait subies tout au long de son existence se transmuaient en violence verbale contre des gens qu’elle se sentait en droit de mépriser : sa véhémence quand elle regardait la télévision n’avait d’autre signification que celle-ci ; se doter elle-même, l’éternelle inférieure, d’un sentiment de supériorité.

La dignité tristement distinctive de ne pas appartenir à des catégories à ce point stigmatisées ou stigmatisables que même quelqu’un comme elle pouvait les ostraciser et les insulter. Avec pour toile de fond ce racisme immémorial qui prospère dans les classes populaires et dont, enfant et adolescent, j’entendais presque chaque jour dans ma famille des expressions imagées et hideuses.

C’est également le sort réservé aux personnes âgées dans nos sociétés qui a conduit au décès accéléré, je devrais dire prématuré, de ma mère. Mes frères et moi venions de l’installer dans une maison de retraite, à trente kilomètres de Reims. Un Ehpad : Etablissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes. Elle avait du mal à marcher chez elle, était tombée plusieurs fois, incapable de se relever…

A plusieurs reprises, les pompiers avaient dû intervenir. Il n’y avait donc pas d’autre solution. Elle refusa d’abord, puis s’y résigna, en pleurant. Mais elle se sentit abandonnée. Elle me laissait des messages sur mon téléphone portable me disant qu’on la maltraitait, qu’on lui interdisait de se lever, de prendre des douches, de sortir de sa chambre, que personne ne venait quand elle sonnait… J’appelais les infirmières, le médecin… On me répondait que, pour qu’elle se lève, il fallait que deux aides-soignants, deux hommes, la soutiennent. Ils n’étaient pas assez nombreux. Donc ils ne s’occupaient d’elle qu’une fois par semaine…

Ma mère ne bougeait plus de son lit, aux barreaux relevés des deux côtés pour qu’elle ne glisse pas. Au téléphone, sa voix traduisait son désespoir… J’ai gardé un de ses messages. Je n’ose le réécouter. Elle sombra très rapidement et se laissa mourir, refusant de parler, de boire, de manger…

Le rapport avec la classe sociale ? Si elle avait disposé de plus d’argent, si mes frères et moi avions disposé de plus d’argent, nous aurions pu choisir une maison de retraite où le personnel aurait été plus nombreux. Mais les tarifs mensuels nous rendaient de tels établissements inaccessibles. Trop chers. Beaucoup trop chers.

Que l’on me comprenne bien : je n’incrimine personne. Du moins pas celles et ceux qui, à des titres divers, s’occupent des personnes âgées dépendantes. Ce sont des métiers difficiles. Avec des salaires de misère. Comment ne pas mentionner l’état désastreux de l’hôpital public ?

Un soudain problème de santé m’a conduit aux urgences de Cochin, il y a quelques mois. J’ai vu de mes yeux le délabrement du service public, son manque de moyens et de personnel, ses locaux vétustes, inadaptés. Et le dévouement de ceux et celles qui y travaillent, débordés, jusqu’à l’épuisement. Un même constat s’impose pour les maisons de retraite. Quand elles relèvent du public, leurs moyens financiers sont très largement insuffisants. Quand elles relèvent du privé, c’est la logique du profit qui y prévaut. Dans les deux cas, la gestion de ces établissements est uniquement comptable. Avec pour conséquence, ce phénomène que les rapports officiels nomment la “maltraitance institutionnelle”, pour faire mine de la déplorer avant de passer à autre chose.

Le personnel des Ehpad a récemment attiré l’attention sur l’état sinistré des structures d’accueil des personnes âgées. On ne peut que les applaudir. Leur lutte est salutaire. Qui d’autre pourrait la mener ?

Pas les personnes âgées elles-mêmes, cela va de soi. Leurs plaintes et leurs protestations ne quittent pas la chambre dans laquelle elles sont émises. Cris étouffés, donc, ou voués à rester inaudibles. Ils ne nous parviennent, ne nous atteignent que dans le cadre des relations individuelles, familiales… […]

Depuis fort longtemps sont apparus des mouvements de retraités. […] [avec] des associations qui élaborent leurs propres plates-formes revendicatives. […] On a recours à des modes d’action traditionnels : réunions, pétitions, manifestations, pressions sur les pouvoirs publics, etc. […] [Mais], il n’est pas facile de rassembler des gens qui n’ont ni lieu de travail, ni habitat communs. […] [même si] des Associations remplissent cette fonction. Les individus concernés y participent, de façon tantôt éphémère, tantôt durable. […]

Mais pour les personnes dépendantes ? Celles qui ont perdu leur autonomie physique, et à qui il n’est guère loisible d’être partie prenante d’une mobilisation collective, d’adhérer à une organisation, de devenir les locuteurs d’un discours critique énoncé publiquement, etc. ? Il revient à d’autres de devenir leurs porte-parole. C’est en parlant à leur place que l’on parle pour elles. Sinon, elles ne parlent pas. […]

Nous touchons ici aux limites de la mobilisation sociale et de l’action politique. Comment penser l’action de ceux et celles qui ne peuvent agir ? […]

Etre isolé, c’est être vulnérable. La vulnérabilité entraîne la peur, et la peur la soumission à l’ordre social. Ainsi, entre la personne âgée immobile sur son lit de souffrance et qui ne peut que hurler intérieurement contre son malheur et le travailleur au dos cassé par la dureté des conditions de travail, […] il y a un point commun : l’avenir est fermé, et avec lui l’espoir d’une transformation sociale, qui rendrait meilleures et les situations individuelles et la situation collective.

La question se pose avec acuité, dès lors que l’on réfléchit sur […] qui a tué ma mère : quelles sont les conditions de formation de ce que Sartre désignait comme des “ensembles pratiques”, c’est-à-dire des groupes sociaux mobilisés ? […]


Didier Eribon – Les Inrocks –  source (extrait)


Dernier ouvrage paru : Principes d’une pensée critique (Fayard)