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Je suis un ancien médecin du SAMU, vous pouvez sauver les blessés, vous ne pouvez pas sauver les morts (1)  », diagnostiquait M. Renaud Muselier, l’ancien vice-président de la communauté urbaine Marseille Provence Métropole (MPM). Un an plus tôt, en septembre 2010, la multinationale Unilever, propriétaire des thés Éléphant, avait annoncé la délocalisation en Pologne de l’usine Fralib de Gémenos, […].

L’établissement, parfaitement rentable, traite alors trois mille tonnes de thé et d’infusions par an, soit une production d’un milliard et demi de sachets. Les pouvoirs publics ne comptent guère se démener pour aider les 182 emplois menacés. « La fermeture n’était pas économiquement justifiée. On avait fait les calculs : ces années-là, on travaillait en moyenne huit mois sur douze uniquement pour servir l’actionnaire », observe M. Gérard Cazorla, l’ancien délégué de la Confédération générale du travail (CGT) et secrétaire du comité d’entreprise.

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À […] Gémenos, certains salariés ne se résignent pas à la disparition de leur activité et souhaitent créer une société coopérative de production (Scop). Soutenus par la CGT, ils doivent affronter plusieurs obstacles : négocier des indemnités de licenciement, réunir des capitaux, racheter les locaux, trouver une entente avec l’ancien propriétaire… Dans ce contexte, le soutien des pouvoirs publics peut s’avérer précieux.

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Grille des salaires resserrée

Il aura en revanche fallu 1 336 jours de bataille aux ouvriers de Fralib pour arracher un accord à Unilever et obtenir le droit de relancer l’activité. La communauté urbaine de Marseille a certes consenti en 2012, après deux ans de palabres, à racheter les locaux ; mais le bail prévoit une progressivité du montant du loyer. Fixé à 70 000 euros en 2015, il s’élève à 218 000 euros pour l’année 2017 — une somme qui étouffe la toute jeune coopérative —, et cela malgré le classement récent de l’usine en zone inondable, qui a entraîné de facto une baisse de la valeur du foncier et du bâti. « C’est comme si tout avait été fait pour créer des conditions de reprise qui hypothéquaient la pérennisation de notre projet », se désole M. Cazorla, devenu président de la SCOP.

Misant sur la lassitude et la démobilisation des salariés, Unilever a encore fait traîner les négociations deux années supplémentaires. Et, si elle accepte de céder les machines pour 1 euro symbolique, la multinationale reste inflexible quant à l’utilisation par la coopérative de la marque Éléphant, l’un des derniers vestiges de l’économie coloniale marseillaise. Scop Ti (pour Société coopérative ouvrière provençale de thés et infusions) décide de nommer ses produits « 1336 ».

[…] … la reprise en Scop s’accompagne d’une sévère réduction des effectifs […] La fonte des effectifs est brutale à Gémenos : si 57 des 182 anciens travailleurs de Fralib versent leurs indemnités de licenciement au capital de Scop Ti, la coopérative ne compte à ses débuts que 28 employés, et 41 aujourd’hui.

[…] … Chez Scop Ti, le salaire, versé sur treize mois, s’élève à 1 600 euros net pour les ouvriers, 1 670 euros pour les agents de maîtrise et 2 000 euros pour les cadres.

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Conformément au statut des coopératives, les décisions stratégiques sont prises lors d’assemblées générales qui réunissent tous les coopérateurs, selon le principe « une personne égale une voix ». Plus nombreux, les coopérateurs de Scop Ti délèguent au conseil d’administration et au comité de pilotage, tous deux élus en assemblée générale, le suivi de l’entreprise. […]

Travail, militantisme ou bénévolat

Afin de se démarquer des anciens propriétaires, géants de l’agro-industrie, ces coopératives font le choix de la qualité. Les thés 1336 sont élaborés à partir d’arômes naturels ; les infusions utilisent des produits issus de l’agriculture biologique cultivés dans les régions avoisinantes, pour favoriser les circuits courts.

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Scop Ti, qui produit aussi pour des marques de distributeurs (E.Leclerc, Système U…), est doublement présente dans les supermarchés. « Si nous voulons toucher un nombre important de consommateurs, c’est la grande distribution qui nous permet de le faire », estime M. Carzola, pour qui le mélange des genres est inévitable. Les circuits bio comme Ethiquable, Biocoop, Satoriz ou Le Temps des cerises, où la coopérative est également implantée, ne permettraient pas de faire vivre tous les salariés-coopérateurs. En 2016, l’usine de Gémenos a conditionné quatre-vingts tonnes de thé pour des marques de distributeurs et vingt-six tonnes sous l’étiquette Scop Ti.

Une coopérative qui évolue dans un océan capitaliste doit se résoudre à certains compromis. Scop Ti a récemment embauché un cadre commercial non sociétaire, payé au-dessus de la grille de l’entreprise — « un peu plus de 2 000 euros », selon les sociétaires. « Nous avons effectivement recruté un responsable commercial. Lorsque nous n’avons pas les compétences en interne, eh bien oui, nous faisons appel à des gens qualifiés pour la tâche en question », se défend M. Cazorla. […]

À Gémenos, les salariés-coopérateurs ne se plaignent pas de leurs conditions de travail, même anonymement. La prise de décision collective, le sentiment de travailler pour soi et non pour des actionnaires, l’absence de hiérarchie formelle sont souvent mentionnés pour souligner la spécificité du travail coopératif.

Parfois, la frontière semble floue entre ce qui relève du travail, du militantisme ou même du bénévolat. […] Pour faire connaître leurs marques, les salariés de Scop Ti  n’ont pas compté leurs heures. De festivals en fêtes populaires en passant par des salons professionnels ou des animations en supermarché, ils ont inlassablement promu leurs produits, y compris les week-ends.


Charles Mathieu  – Le monde diplomatique – Source (extrait)


  1. La Provence, Marseille, 24 septembre 2011.
  2. Marques créées et exploitées par un distributeur. Pilpa travaillait notamment avec Carrefour, Leclerc, Auchan, etc.