Binationaux, en ce début d’année, je pense à vous. Je pense à vous qui n’êtes plus comme nous, enfin je veux dire comme nous les “vrais Français”.
Vous comptiez sur 2016 pour vous refaire une santé et c’est normal. En 2015, comme beaucoup, vous avez été Charlie. Vous avez défilé à Paris ou ailleurs, vous avez laissé entrer en vous l’esprit du 11 janvier.
Après les attentats du 13 novembre, vous avez mis le drapeau bleu-blanc-rouge sur votre balcon. Certains vous ont même vus chanter quasi par cœur les paroles du Perlimpinpin de Barbara par Natalie Dessay aux Invalides (pas sa plus connue pourtant, Perlimpinpin). Bref, vous avez joué le jeu de l’unité nationale à fond, chapeau.
Et puis, malgré tous ces efforts, le gouvernement vous a cognés fin décembre, comme ça, entre deux tranches de foie gras et un verre de vin d’Alsace trop sucré. Le projet de loi s’appelle la “déchéance de la nationalité française pour les binationaux condamnés pour terrorisme” – même si le porte-parole du gouvernement, Stéphane Le Foll, a indiqué en début de semaine que le débat sur le sujet restait ouvert (devant les débuts de mobilisation et les interrogations à gauche, cette loi sur la déchéance pourrait aussi concerner les nationaux tout court).
La “déchéance” sous Vichy
Il n’en reste pas moins que le mot “déchéance” fait froid dans le dos (la dernière promulgation de loi permettant la “déchéance” date du 22 juillet 1940 sous Vichy – elle précéda le vote d’une loi sur le statut des Juifs), et c’est certainement le twist de Valls et Hollande pour ramasser une partie de l’électorat de droite et plus.
Bien sûr, pour être déchu, il va falloir, en plus d’être binational(e), être convaincu(e) de terrorisme. Pour résumer, si, après un coup de mou, vous décidiez de vous engager dans Daech par exemple, et de vous faire sauter dans un Shopi local – et qu’en plus vous parveniez à survivre, par le plus grand des hasards –, vous seriez privé de votre nationalité française illico.
Vous n’auriez plus qu’un bras, peut-être bien, mais surtout vous n’auriez plus qu’un passeport, l’autre. Vous seriez obligé de devenir – voire de redevenir – entièrement polonais, marocain, espagnol, algérien, tunisien, suisse ou portugais, ce qui, vous en conviendrez, est un sacré coup dans le tibia.
Robert Badinter derrière Les Sardines
Vous seriez forcé ainsi, par votre acte fou, de renoncer à appartenir à cette belle communauté de valeurs qui, dimanche dernier, a encore installé Jean-Jacques Goldman – pour la sixième fois consécutive – en tête du sondage Top 50 Ifop-JDD des “Français préférés des Français” ; pour info, Robert Badinter (abolition de la peine de mort) est 45e – juste derrière Patrick Sébastien (Les Sardines, 44e), en léger recul. Badinter se positionne néanmoins d’une très courte tête devant Cyril Hanouna (Touche pas à mon poste), 48e, ouf.
Sondage toujours, selon une enquête Elabe/BFMTV parue elle fin décembre, 86 % des Français sont pour cette fameuse déchéance de nationalité pour les binationaux convaincus de terrorisme (ils seraient même 83 % à y être favorables au sein des sympathisants PS). Voilà encore une bonne raison pour vous dire, binationaux, qu’en ce mois de janvier je pense à vous. Bonne année, la santé surtout.
Pierre Siankowski – Les Inrocks – Source