Plus de quatre ans après le début des révoltes arabes et les manifestations planétaires contre l’envol des inégalités (…), l’absence de résultats immédiats et la perte de repères clairs découragent les ardeurs à transformer la société et le monde. Un désenchantement s’exprime : « Tout ça pour ça ? » (Extraits)

De vieux partis se décomposent ou changent de nom. Des alliances insolites se multiplient, ce qui bouscule également les catégories politiques habituelles. La (…) France alterne proclamations vertueuses sur la démocratie, la laïcité, et soutien redoublé à la monarchie saoudienne ; le Front national (FN) prétend se réjouir du triomphe électoral d’une gauche radicale et internationaliste à Athènes.

La machine médiatique amplifie ce brouillage d’autant plus naturellement que sa cadence s’accélère et qu’elle ne sait plus produire que des sujets haletants propres à retenir l’attention et à susciter le voyeurisme, la compassion hébétée, la peur. L’extrême droite et le fondamentalisme religieux profitent souvent du désarroi général et de la mise en avant quasi systématique des thèmes qui leur sont chers. Combattants rivaux du « choc des civilisations », ils propagent la nostalgie d’un retour à un univers de traditions, d’obéissance, de foi. Ils défendent un ordre social pétri autant que pétrifié par le culte de l’identité, de la terre, de la guerre, des morts.

(…) Sortir de la nasse exigerait une vision claire des forces sociales à mettre en branle, des alliés à gagner à sa cause, des priorités sur lesquelles fonder une action (1). Or, aux repères cardinaux qui ont armé les combats émancipateurs d’autrefois (…), semble mieux que jamais s’appliquer une observation de l’écrivain Jean Paulhan : « Tout a été dit. Sans doute. Si les mots n’avaient changé de sens ; et les sens, de mots (2). »

La France en offre un exemple singulier. Depuis que le FN est devenu l’un des principaux partis du pays, le terme de « tripartisme » a retrouvé une seconde jeunesse. A un minuscule détail près : à l’origine (1944-1947), le mot renvoyait à deux partis se réclamant du marxisme et à un troisième de centre gauche (3)…

L’actuel jeu à trois a déclenché un concours d’amalgames, chaque protagoniste prétendant que les deux autres se sont, au moins tacitement, ligués contre lui. « UMPS », répète le FN. « FNPS », objecte M. Nicolas Sarkozy. « UMPFN », corrigent nombre de dirigeants de gauche. Le brouillard paraît d’autant plus impénétrable qu’aucune de ces trois imputations n’est tout à fait infondée.

« En matière économique, la politique de François Hollande est la même que celle de Nicolas Sarkozy (4) », admet par exemple M. Arnaud Montebourg, un ancien ministre socialiste dont la perspicacité a décuplé depuis son éviction du gouvernement, en août dernier. Union pour un mouvement populaire (UMP) et Parti socialiste (PS) donnent le sentiment qu’ils s’affrontent en France, mais aucun ne remet en cause les grands paramètres économiques et financiers fixés par l’Union européenne, dont presque tout le reste dépend.

(…) Droitisation de la société française ?

Le mot « désarroi » correspond sans doute mieux à une situation où des électeurs de gauche se démobilisent parce qu’ils se sentent trahis par une politique… de droite. Et où près de la moitié des partisans du FN voudraient « que le système capitaliste soit réformé en profondeur » et proposent d’« établir la justice sociale en prenant aux riches pour donner aux pauvres (15) », alors que l’extrême droite ne forme aucun projet de ce genre. Mais l’histoire abonde ainsi de cas de protestations légitimes dévoyées faute de débouchés appropriés.

La politique internationale ne rend pas le monde plus déchiffrable. En particulier pour ceux qui imaginent encore que la boussole des grands principes — démocratie, solidarité, droits humains, anti-impérialisme, etc. — oriente et dicte le jeu diplomatique. Celui-ci est déterminé plus que jamais par les intérêts d’Etat.

Mais, même au temps de la guerre froide, la Pologne socialiste livrait du charbon à l’Espagne de Franco, l’aidant ainsi à briser une grève de mineurs dans les Asturies. Et la Chine de Mao Zedong entretenait d’excellents rapports avec un bouquet de tyrans proaméricains. Symétriquement, lorsque l’Union soviétique occupa l’Afghanistan, les djihadistes du cru étaient armés par la Maison Blanche et photographiés avec tendresse par Le Figaro Magazine…

Le monde est-il donc devenu plus déroutant au motif qu’aujourd’hui les Etats-Unis confortent indirectement l’Iran en Irak, s’y opposent au Yémen et négocient avec lui en Suisse (lire « Washington débordé par l’affrontement entre Riyad et Téhéran ») ? Ou parce que la République socialiste du Vietnam compte sur la flotte américaine pour contenir les tentations hégémoniques de la République populaire de Chine ? En vérité, les Etats ont presque toujours cherché tantôt à se dégager de l’étreinte d’un protecteur trop puissant, tantôt à dissuader l’attaque d’un adversaire en imaginant des alliances de revers (…)

« Vous ne voulez plus des classes, ni de leur lutte ? Vous aurez les plèbes et les multitudes anomiques. Vous ne voulez plus des peuples ? Vous aurez les meutes et les tribus », avertissait le philosophe marxiste Daniel Bensaïd (16). Dans les pays où la politique a longtemps servi de religion séculière — avec ses rituels, sa liturgie, ses mystères —, l’abaissement qu’elle a subi (rétrécissement du choix, marketing, confidences intimes, corruption, pantouflages) ne pouvait manquer d’aimanter les passions ailleurs.

Or la foi et une vision ethnique de la nation ont en commun de procurer un moyen assez simple de déchiffrer le monde, avec une grille de lecture peu susceptible d’être chamboulée six mois plus tard. Accepter que l’appartenance religieuse ou culturelle constitue la clé d’identification d’une société dépossédée de tout autre repère revient cependant à rendre problématiques (ou impossibles) la plupart des alliances politiques et des convergences sociales qu’un changement radical requiert.

A ce jeu, les fractions les plus réactionnaires de la société risquent de s’imposer : une droite occidentale qui, au nom des valeurs chrétiennes du Vieux Continent, voire d’une laïcité qu’elle a presque toujours pourchassée, engage une guerre culturelle contre un islam minoritaire ; des fondamentalistes musulmans qui font rimer refoulement des séquelles du colonialisme et mise en accusation de l’héritage progressiste des Lumières. (…)

Est-ce donc l’effet du désespoir suicidaire d’une fraction de la gauche radicale, ou la conséquence de l’isolement social et politique de ses franges les plus universitaires, si des bribes de ce discours identitaire et religieux s’y font dorénavant entendre ? (…)

Les dynamiteurs de la souveraineté

Interrogé par Le Figaro pour savoir « que dire à un jeune de 20 ans », l’essayiste Michel Onfray a eu cette réplique un peu cynique : « Le bateau coule, restez élégant. Mourez debout. » D’autres options existent, moins désespérantes. Elles consistent à engager avec une vigueur redoublée les combats, indissociables, pour la démocratie économique et pour la souveraineté politique. Leur issue peut paraître incertaine aujourd’hui dès lors que trop de sujets nous en détournent, sur lesquels nous n’avons pas toujours prise. Mais le destin de la Grèce nous y ramène.

Démocratie économique ? Il s’agit en définitive d’endiguer puis de mettre un terme au pouvoir de chantage que le capital exerce sur la société (18). Un projet longtemps associé à la gauche, même si, à la Libération, un parti centriste comme le Mouvement républicain populaire (MRP) se déclarait lui aussi « opposé au capitalisme qui réserve le pouvoir de décision économique aux seuls détenteurs du capital et qui organise les relations humaines sur la base de la supériorité du capital (19)  ».

Souveraineté politique ? C’est ce bien précieux que l’Union européenne prétend dynamiter lorsqu’il s’agit des Grecs. En mars dernier, M. Sarkozy s’est félicité qu’à peine élu M. Alexis Tsipras ait « ravalé ses promesses électorales » et se soit « mis à genoux » (20). Sous couvert d’anonymat, des officiels de l’Eurozone s’expriment avec autant de délicatesse. Ils exigent que le premier ministre grec change de majorité et de politique s’il veut épargner à son pays l’asphyxie financière. « Ce gouvernement ne peut pas survivre (21) », a déjà décidé l’un d’entre eux.

Toutefois, à moins d’un coup d’État, ce genre de verdict relève encore de la souveraineté populaire. Alors, à qui se sent désemparé face à un monde aux repères brouillés, voilà un combat à mener, simple, juste, universel et solidaire. Il est d’autant moins perdu d’avance que chacun aura compris qu’il résume presque tous les autres.

Serge Halimi, mai 2015 Le monde diplomatiqueSource


  1. Lire « Stratégie pour une reconquête», Le Monde diplomatique, septembre 2013.
  2. Jean Paulhan, Enigmes de Perse, Babel, Paris, 1992.
  3. Le Parti communiste français (PCF), la Section française de l’Internationale ouvrière (SFIO) et le Mouvement républicain populaire (MRP).
  4. Les Echos, Paris, 1er avril 2015.
  5. Supprimé.
  6. supprimé
  7. supprimé
  8. supprimé
  9. supprimé
  10. supprimé
  11. supprimé
  12. supprimé
  13. supprimé
  14. supprimé
  15. Respectivement 47 % et 45 %. Sondage Cevipof-Le Figaro déjà cité.
  16. Daniel Bensaïd, Eloge de la politique profane, Albin Michel, coll. « Bibliothèque idées », Paris, 2008.
  17. supprimé
  18. Lire Frédéric Lordon, « La gauche ne peut pas mourir», Le Monde diplomatique, septembre 2014.
  19. Cité par Mario Einaudi et François Goguel, Christian Democracy in Italy and France, University of Notre Dame Press, 1952.
  20. Le Figaro, 2 mars 2015.
  21. Financial Times, Londres, 6 avril 2015.