Se plaindre. Être agacé, horripilé, insupporté. Tout le temps. Par tout son entourage : conjoint, enfants, parents, amis, collègues, beaux-parents, cousins, amis en vacances, voisins au cinéma…
Voilà ce qui a semble devenir, tout particulièrement l’an dernier, le ressort comique incontournable ou le prisme d’observation ultime de nos contemporains. De billets en chroniques, sur scène comme sur Instagram, on a pu constater à quel point l’humeur fédératrice consistait à considérer l’autre comme une gêne, un inconvénient, un embarras : mon mec pue l’alcool et ne sait pas ranger les courses (même si je l’aime), mon enfant me fait chier et pourrit ma vie (même si je l’aime), ma mère est gonflante (même si je l’aime), mes amis nuisent à mon repos avec leurs soirées à thème (même si je les aime).
Avec une pointe d’autodérision, évidemment (regardez comme mon entourage m’a transformé en quelqu’un d’acariâtre et bougon, si ce n’est pas une misère) et un vague talent transgressif dans la prétendue détestation (enfin, on est loin d’une comédie italienne dans la méchanceté). Sans oublier un soupçon de revendication militante : ce type d’humour, le plus souvent employé par les femmes, pourrait, sur un malentendu (qui a lieu, d’ailleurs), passer pour de l’émancipation et une dénonciation du patriarcat. Ce qui me laisse perplexe : déplorer que son mec soit infantile et nase, priapique ou mou, a la manière d’une petite maman qui endure les petits tracas du quotidien, me semble tout autant régressif que progressiste : c’est le rombières power.
Que les autres soient chiants, c’est bien évidemment une réalité, comme le disait si bien Jean-Paul Sartre. Qu’ils soient difficiles à fréquenter, c’est indéniable. Mais enfin, ce sont des sujets pensants et agissants qui sont aussi dotés d’un point de vue à même de nous renvoyer la balle : on est toujours le crevard de quelqu’un (même s’il vous aime) et l’humour unilatéral et surplombant (même cum grano salis) a quelque chose de bancal.
On me dira que je suis juste insensible à ce type d’humour. C’est sans doute vrai et ça n’a aucune importance. Ce qui me rend triste, cependant, c’est qu’il me semble, dans notre monde de brutes (en guerre, en conflit, en proie au rejet, a la violence), participer au triomphe de l’aigreur et du ressentiment qui animent les humains d’ici et d’ailleurs. Et donc le soutenir et l’accompagner. La vraie transgression, aujourd’hui, ne me paraît pas se trouver du côté de ceux qui sont exaspérés par l’autre, mais de ceux qui arrivent encore à observer leur entourage, sans naïveté, mais avec…
Avec charité, ai-je failli écrire. Mais ce n’est pas tout fait cela. La charité est juste un autre point de vue, plus généreux en apparence, mais tout aussi surplombant, sur les défauts de l’autre, que l’on feint d’accepter dans un geste magnanime.
Non, ce qui est l’absolu contraire de l’aigreur comme de la charité, c’est l’attention et l’inventivité. Soucieuses des liens que l’on entretient avec ceux qui nous insupportent, des divers points de vue, du tragique des relations humaines comme de leur aspect sublime ou dérisoire, elles sont plus nettes, plus brutales ou cruelles aussi (a la manière de Reiser, par exemple), plus authentiques et davantage révélatrices des ambivalences de notre univers désenchanté.
Que l’humour doit de toutes ses forces révéler, dénoncer et, à l’occasion, sauver.
Mara Goyet. Nl Obs N°3199. 08/01/2026