Dieu était à la porte.

Il veillait à ne pas vieillir.

Pourrissant de beauté, absent dans sa présence, à la tête des bruits, il pouvait rester la durée infinie de la ville au crépuscule.

L’obscur piéton rayonnait, assumant la seule lumière de la nuit. L’ombre bien-aimée de ses jambes baignait dans la houle et ses pieds foulaient le cœur innocent du prodige. Sa présence effacée et aveuglante d’évidence, ne servait qu’à mieux allumer la flamme pervenche aux yeux de ceux qui passaient sans le voir, mais qui, de toujours, aurait voulu le voir à son poste, devant la porte comme une proue fendant la mer déferlante du crépuscule.

Dieu l’esclave dominant de sa nudité essentielle le remous de la foule absente baignée des éclats royaux de la domesticité divine. Dieu le Père jeune dans sa vieillesse de veilleuse crocodiléenne émergeait de l’ombre dans l’ombre. Sa tête brune allumée en noir resplendissait de blondeur sourde et infernale.

Sa beauté ne pouvait être que de ce monde ; sa bonté était la froideur même dans sa douce chaleur, indifférent guettait-il une proie ? Quelle était sa proie ? Y avait-il, existait-il une proie ? Exista-t-il jamais la proie ?

Autant de questions irrésolues avant la présence de Dieu a sa porte et qui maintenant jonglaient dans ses mains avec une simplicité nue de toute réponse, car il n’y avait jamais eu de questions : à peine la question, l’extorsion, l’aveu par la torture, l’absence à l’instant même de question et de réponse car des que posée, elle s’évanouit dans la fumée épaisse des réponses déjà inexistantes, déjà périmées, inactuelles devant la vieillesse, l’inactualité féroce des questions.

Et j’ai su alors combien l’éternité était chaude et minuscule, maniable comme une montre de poche bonne à tous les usages depuis le savon matinal jusqu’au pelage du chat. Humaine dans sa plus sordide acception, commode, interchangeable, payant en monnaie de singe, en espèces tangibles, bonne à tout payer aussi bien à tout se payer des questions métaphoriques que des questions telles que : quelle heure sera-t-il dans cent cinquante années, ou : quel est le mot pour faire mousser la barbe aux mouches ?

Mais Dieu est-il probablement resté à la porte, à sa porte s’ignorant lui-même et ignorant tout de sa porte, car la suprême intelligence n’est que le vide absolu, l’absence chaude d’intelligence, le néant se retournant sur lui-même, projetant de partout ses paillettes d’amiante invisibles à tous.

Et moi seul, j’ai pu voir de toute éternité Dieu à sa porte qui n’en était pas une derrière lui qui n’en était pas un.

II

Dieu était à la porte. Dans sa cabine d’été à la plage. II nageait transportant des tentes. La lumière suffocante avait place au gris clair de prunelles innom­brables. Dieu balayait le devant de sa porte et ratissait les allées entre les tentes. Dieu avait dormi avec sa femme, inaugurait-il des noces éternelles ? Le lendemain sa femme était chassée et venait s’installer dans la couche divine la fée Mogador.

Dieu n’abandonna ni râteau ni balai, mais lui-même dans une bonhomie pleine d’embûches. L’été touchait à sa fin et Dieu quittait bénévole sa couche de nuages impondérables pour partager les demeures brûlantes de Mogador.

Leur dialogue anodin étincelait de l’absence de parure. Le soleil enflammait toute habitude. A voix basse il commandait et quémandait Dieu se laissant adorer dans le silence Coupé du sourire des dunes. La mer chienne ronronnait chatte. Chaste était le matin des noces. Jusqu’au soir pendraient les étoiles leur mise à jour dans la nuit vide du rideau royal des noces a la couche vide : Dieu et Mogardor partant chacun de leur côté.

Dieu le Père étalait sa queue de paon et jouait au cerceau.

Dieu souriait dans sa modestie rayonnante. Il avait endossé une tenue grise et pouvait selon son secret désir se confondre avec les dieux mineurs et autres délégués subalternes. Il induisait en mal et en désespoir ses adeptes peu habitués à la fréquentation divine.

Il était la sainteté même, le compendium de tous les saints, car il ne faisait aucune action d’éclat hormis servir les ambroisies quotidiennes, la pluie et le beau temps. Il gardait les saisons entre ses mains chaudes.

Rentré en lui-même il scintillait et ruisselait. Dieu ne se laisse prendre que par surprise. Vient-il jamais ? On voit toujours Dieu. Mais on ne l’a vu qu’une fois. Après, on a été chassé du Paradis.

Dieu taisait son siège. Assis, il n’avançait pas. Il restait. Donnant des signes d’impatience, il était un autre depuis toujours à jamais le même, à écrire un langage donné. Sous la lumière exacte dans la clarté, il portait la nuit divine, un bloc de ténèbres l’enfermait entièrement transparent. La nuit, le jour, le tu, il était sec sur une île achoppée aujourd’hui ici, à portée de main, imprenable, demain dans la rue ou aux nues, il était et serait éternellement lui-même et mille autres.

Comment saisir sous tant d’apparences diverses son unité ? Rien de plus simple pour celui qui ne voit dans la diversité que l’identique. Mais si on ne sait dire laquelle. L’apparence miroitait au soleil éveillant la nostalgie mortelle des apparences enfouies sous la peau de duvet de fruits. A l’intérieur de Dieu il y avait le sang, les muscles et des viscères.

Autour de lui, je gravitais comme une comète, lui tendant de temps à autre les espèces, car las de manier les éléments, il se donnait aujourd’hui pour mon disciple. La nichée de brutes l’entourait d’adoration aveugle et sourde. Nulle était la présence des autres auprès de la divine présence. Plus que nulle, absurde puisqu’elle n’arrivait même pas à être du brouillard. Ce n’était que la lourdeur, la pesanteur et l’ignominie enchassant le divin chaton. Mais il ne resplendissait ni plus ni moins il brulait sans fin : beauté et bonté inutiles. Même une voix infernale lui donnait un ordre qu’il s’empressait aussitôt d’accomplir. Dureté de l’esclavage divin ! Tandis que l’univers dépendait de son sourire, il laissait prise sur lui a la bêtise.

Et j’ai dû faire les cent pas devant Dieu qui plus faible m’ignorait, sans lui porter témoignage de ma lucidité. L’avenir en suspens, comme s’il pouvait devenir, dormait sa douce chaleur animale.

Et cet éternel paradis perdu ? Ne m’appartient-il pas puisque chassé sans cesse ? À peine conçoit-on la différence d’y vivre. À peine la vie n’est pas la mort, à peine le réel se distingue du brouillard et la forme de la nébuleuse, à peine jadis de ce jour. Ai-je vécu, vivrai-je, est-ce que j’existe ? Et qu’est ceci ? La mort aux doigts fusibles chargés de pierreries atones.


César Moro. Recueil « Amour à mort et autres poèmes ». Ed. Orphée/La Différence.


Identifier vos commentaires ; sinon c'est direction poubelle.