« Pour les trafiquants

… un surveillant de prison a forcément un prix… »

Journaliste d’investigation, spécialiste de la police et de la criminalité organisée, auteur, Frédéric Ploquin (1) passe au crible les mécanismes de la corruption carcérale, entre surveillants vulnérables et trafiquants millionnaires.


  • La corruption en prison est-elle un phénomène nouveau ?

« Il y a toujours eu de la corruption en prison, notamment, je crois, à cause du statut du surveillant. C’est un métier hyper exposé. Ils prennent des risques tous les jours. Mais il y a un manque de reconnaissance du statut d’une manière générale, par la société, par les politiques, et même par leur propre encadrement. Sur cette base, il suffit d’un petit pourcentage du personnel qui bascule pour faire des dégâts considérables. »

  • Comment expliquez-vous la montée en puissance de cas de corruption ?

« Si on se place du point de vue du corrupteur, la chose la plus importante à dire, c’est que la criminalité organisée française s’est complètement transformée ces dernières années. On avait des figures de la voyoucratie qui pesaient dans les prisons. Pendant un demi-siècle, ces individus ont tenu la prison d’une certaine façon en échange de quoi ils obtenaient des avantages.

Aujourd’hui, on a une criminalité organisée qui a complètement changé de visage avec des gens partis du bas de l’échelle du trafic de stupéfiants qui se retrouvent millionnaires de la drogue en même pas 3 ou 4 ans. Ils intègrent une espèce de top 100 des grands trafiquants de drogue mais ils n’ont pas du tout cette culture du grand banditisme. Ils croient que tout, absolument tout, est permis et a un prix : et donc, un gendarme a un prix, un douanier a un prix, un docker a un prix, et un surveillant de prison a forcément un prix.

Depuis qu’ils ont démarré dans ce parcours criminel de la drogue, ils ont vu qu’en fait, il suffisait de mettre l’argent sur la table et que tout le monde était « achetable ». Et les millionnaires de la drogue ont beaucoup plus d’argent que les braqueurs d’autrefois ».

  • Comment les trafiquants arrivent-ils à ferrer les surveillants ?

« En fait, ils sont très doués pour détecter le maillon faible. Leur savoir, il est là : trouver ceux qui vont craquer. Il suffit qu’il y ait un surveillant qui déprime un peu parce que sa femme l’a quitté ou qu’il a perdu un enfant, ou qu’il a acheté une maison et n’arrive pas à rembourser les crédits… Ils sont considérablement à l’écoute de ça. Ensuite, ils essayent de les retourner. Ils commencent par leur mettre un petit billet entre les mains, puis après un plus gros, puis après un plus gros en disant : « Tu vas me faire rentrer ceci, tu vas me faire rentrer cela. Moi, j’ai besoin d’un téléphone neuf » ».

  • Dans le cas d’Aiton, ce ne sont pas simplement des téléphones qui sont rentrés mais des frigos et une télé… Comment est-ce possible ?

« À Aiton, on n’a pas affaire à un trafiquant de stupéfiants. On a affaire à quelqu’un qui est un escroc professionnel. Et les escrocs professionnels ont ce savoir-faire inouï de retourner le cerveau des gens. On les met en prison, ils continuent à escroquer. Ils en sortent, ils continuent à escroquer. Ça fait vraiment partie de leur schéma mental. C’est presque une seconde nature ».

  • Comment un directeur de prison peut-il ignorer ça ?

« Son principal souci au directeur de prison, ce n’est pas ça. C’est davantage qu’il n’y ait pas de désordre apparent. Il n’y a rien de pire pour un directeur de prison que d’avoir une émeute avec peut-être dès blessés, des morts, des dégâts. Il est obligé de faire appel aux forces d’intervention pénitentiaires, au Raid, au GIGN pourquoi pas… Et à ce stade-là, ça veut dire qu’il n’a pas bien géré.

En réalité, un directeur de prison n’a rien à gérer. Ceux qui gèrent l’humain dans les prisons, ceux qui sont en première ligne, ceux qui se prennent tout dans la gueule, ce sont les surveillants. Et ils ne sont pas forcément formés comme peuvent l’être les policiers sur la question de la corruption. Dans la formation, l’État, je pense, n’a pas encore suffisamment intégré certaines données. On est resté sur un schéma classique du surveillant qui est là et porte les clés ».

  • Est-ce lié également aux difficultés de recrutement des agents pénitentiaires ?

« C’est vrai que par ailleurs, il y a des difficultés de recrutement dans l’administration pénitentiaire, aussi bien dans la police d’ailleurs. Mais ce n’est pas parce qu’on a un niveau culturel et scolaire « bas » qu’on est corrompu. Dans la pénitentiaire, on a plus des fragilités liées à l’éloignement familial : des gens qui sont seuls, qui ont quitté leur région, qui peut d’ailleurs être une région dans les DOM-TOM. Il suffit de pas grand-chose pour basculer. C’est dur comme métier. Il faut le répéter. Du coup, il y en a qui flanchent, il y en a qui tombent dans l’alcool, il y en a qui se suicident et il y en a qui se disent, bon, allez, on va se faire du pognon »

Les prisons de haute sécurité peuvent-elles échapper au phénomène ?

« Le problème est : qui va aller travailler dans ces prisons ? C’est-à-dire que si on déracine encore des gens du territoire où ils sont installés, en leur disant : « Maintenant, tu vas vivre à Vendin-le-Vieil (Pas de Calais) », mais qui va vouloir aller là-dedans sans salaire supplémentaire ? Il faut qu’ils soient motivés, sinon ça va être dur ».

La clé USB remise à Salah Abdeslam interroge aussi…

« On voit bien avec l’histoire de Salah Abdeslam que même dans les prisons de haute sécurité, de toute façon, comme chacun a le droit de passer une journée entière avec sa compagne s’il le souhaite ou son compagnon, tout est possible. Une clé USB, ça se cache aisément. L’isolement total n’existe pas. Il faut plutôt miser sur la qualité des hommes qui encadrent ».

Voyez-vous d’autres raisons à cette fragilisation de l’univers carcéral ?

« Au début des années 80, on va dire heureusement, on est sorti de la prison à l’ancienne qui était là pour punir les gens. Il y avait des punitions corporelles. On retrouvait des détenus morts, pendus, qui ne s’étaient pas du tout pendus… On est sorti de ça. On a fait rentrer, on va dire, les droits de l’Homme de manière puissante dans les prisons. Forcément, il y a un revers. Désormais, à la moindre occasion, les détenus saisissent les tribunaux administratifs qui se retournent contre les surveillants et ces derniers se sentent affaiblis. Le revers, c’est que les détenus ont pratiquement toujours raison au détriment des surveillants. Il y a une déstabilisation »


  1. « Insécurité, stop à la descente aux enfers » par le commissaire Frédéric Lauze avec Frédéric Ploquin. Ed. Fayard.

Propos recueillis par Estelle Zanardi. Dauphiné 30/11/2025

L’avis de RBLAPLUME

Les mécanismes de corruption sont bien décrits.
Sélection de qualité, attractivité de la profession, formation initiale, formation continue, traitement (salaires) des agents, encadrement de qualité, reconnaissance sociale, de l’institution pénitentiaire, protection du fonctionnaire, sens de la mission, accompagnement psychologique demeurent absents dans cette profession comme tant d’autres des trois fonctions publiques.
La corruption n’est que le symptôme de nos propres renoncements républicains !



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