Société développée…

Et si la propriété privée n’était pas une vieillerie utopiste appartenant à un passé révolu.

Chaque fois que nous nous demandons comment construire une société équitable, où l’on n’aurait pas à supporter que certains aient tout et d’autres presque rien, c’est la question de la propriété qui ressurgit.

Platon ne commence pas par critiquer la propriété privée en tant que telle.
La remise en cause de ce droit, déjà considéré comme évident à son époque, découle d’une réflexion profonde et articulée au sujet de la justice qui anime chaque page de La République.

Comment fonder une cité juste ?

Pas une cité fonctionnelle, ni prospère, ni stable : une cité dans laquelle l’injustice est écartée dès l’origine.
C’est là le cœur battant de son chef-d’œuvre, que Platon poursuivra et infléchira dans un autre grand dialogue politique, Les Lois.

La pensée politique de Platon n’est jamais séparée de l’éthique, l’État est pensé comme un être moral, un tout vivant soumis aux mêmes exigences que l’individu : il doit être gouverné par la raison, et viser la vertu comme fin ultime. C’est ce qu’on appelle l’isomorphisme âme-cité.

De même que l’individu juste est celui qui soumet ses désirs au gouvernement de la raison, la cité juste est celle qui place à sa tête ceux qui ont appris à se détacher de tout bien propre. Ainsi, les « gardiens » et les philosophes – responsables du pouvoir militaire et législatif – doivent être radicalement privés de propriété.

« La pensée politique de Platon n’est jamais séparée de l’éthique, l’État est pensé comme un être moral, un tout vivant soumis aux mêmes exigences que l’individu : il doit être gouverné par la raison, et viser la vertu comme fin ultime. »
« Aucun d’eux ne devra posséder quoi que ce soit en propre, hormis son corps. Tous vivront ensemble, comme des soldats en campagne, et auront tout en commun » (La République, III, 416d – 416e).

Ce dépouillement n’est pas une forme d’ascétisme : c’est une condition politique.
La propriété nourrit l’attachement, la rivalité, la division. Et la division est l’ennemie de la justice.
La cité juste est celle où le plus grand nombre possible de citoyens dit « le mien » et « le tien » à propos des mêmes choses.
L’unité est la condition de la vertu collective.

Ce modèle ne concerne pas tous les citoyens

Platon n’abolit la propriété que pour les gardiens et les philosophes, c’est-à-dire ceux qui exercent une fonction de commandement. Les producteurs, eux, conservent leurs biens, leurs maisons, leurs familles : mais ils n’ont aucun pouvoir politique. C’est parce que le pouvoir corrompt que ceux qui le détiennent doivent être purgés de toute tentation. La propriété n’est pas abolie en soi : elle est incompatible avec certaines fonctions.
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Platon n’est pas dupe. Il sait que toute construction, même la plus juste, est promise à la dégradation. Dans les livres VIII et IX de La République, il décrit la chute progressive des régimes : de l’aristocratie à la timocratie(1), puis à l’oligarchie, la démocratie, et enfin la tyrannie.
La cité parfaite ne ferait pas exception par le simple fait d’être bien pensée.

Une fois posée « par terre » elle aussi sera sujette au temps, parce qu’elle est composée d’êtres humains. Mais c’est précisément pour cela qu’il faut la penser en dehors du temps : pour juger les cités réelles à l’aune d’un idéal exigeant.
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Nous aimerions croire que si dans chaque quartier, chaque arrondissement, chaque village, les citoyens et les citoyennes se posaient les mêmes questions que Platon, peut-être vivrions-nous dans un monde plus juste. Car penser la justice, c’est aussi penser les conditions matérielles qui la rendent possible. Et cela suppose, inévitablement, de réfléchir aux limites de la propriété. Non par haine des biens, mais par souci de soi et de l’autre.
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Gabriele Felice. Cause commune44 • 2025- source Extraits lecture libre


  1. État où seuls les propriétaires peuvent participer au gouvernement.
  2. Personne qui tient le premier rang.

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