Prière aux vivants…

… pour leur pardonner d’être vivants.

Vous qui passez 
bien habillés de tous vos muscles 
un vêtement qui vous va bien 
qui vous va mal 
qui vous va à peu près. 
Vous qui passez 
animés d’une vie tumultueuse aux artères 
et bien collée au squelette 
d’un pas alerte sportif lourdaud 
rieurs renfrognés, vous êtes beaux.
Si quelconques 
si quelconque ment tout le monde 
tellement beaux d’être quelconques 
diversement 
avec cette vie qui vous empêche 
de sentir votre buste qui suit la jambe 
votre main au chapeau 
votre main sur le cœur… 
la rotule qui roule doucement au genou 
comment vous pardonner d’être vivants… 
Vous qui passez 
bien habillés de tous vos muscles 
comment vous pardonner 
ils sont morts tous. 
Vous passez et vous buvez aux terrasses 
vous êtes heureux elle vous aime
mauvaise humeur souci d’argent 
comment, comment
vous pardonnez d’être vivants 
comment, comment 
vous ferez-vous pardonner 
par ceux-là qui sont morts 
pour que vous passiez 
bien habillés de tous vos muscles…
que vous buviez aux terrasses
que vous soyez plus jeunes chaque printemps. 
Je vous en supplie 
faites quelque chose 
apprenez un pas 
une danse 
quelque chose qui vous justifie 
qui vous donne le droit
d’être habillé de votre peau de votre poil 
apprenez à marcher et à rire, 
parce que ce serait trop bête 
à la fin 
que tant soient morts 
et que vous viviez 
sans rien faire de votre vie. 
Je reviens… 
d’au-delà de la connaissance 
il faut maintenant désapprendre 
je vois bien qu’autrement 
je ne pourrais plus vivre. 
Et puis 
mieux vaut ne pas y croire 
à ces histoires 
de revenants 
plus jamais vous ne dormirez 
si jamais vous les croyez 
ces spectres revenants 
ces revenants 
qui reviennent 
sans pouvoir même 
expliquer comment.


Charlotte Delbo. Recueil « Une connaissance inutile ». Éd. de Minuit.


Note : il est du droit de chacun d’apprécier ou pas le texte-poème ci-dessus, mais relisez-le en pensant aux traumatismes endurés par les survivants de ces massacres du 13 novembre 2015. MC


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