Figure de la lutte syndicale dans le Nord depuis plus de vingt ans, Cédric Brun a décidé de claquer la porte de La France insoumise dont il était militant depuis 2017.
Conseiller régional, il justifie son choix par l’émergence de « profils inquiétants » liés au frérisme et à une faible considération du mouvement de Jean-Luc Mélenchon pour les combats des travailleurs.
- Charlie Hebdo : Vous êtes secrétaire général de la CGT d’une usine importante du Nord, Stellantis à Valenciennes. Pourquoi avez-vous décidé de rejoindre Jean-Luc Mélenchon en 2017 ?
Cédric Brun : L’idée de La France insoumise (LFI) était de proposer un projet de gauche engagé après le mandat de François Hollande. Face à une gauche perçue comme trahissant les travailleurs avec une politique ultralibérale, je voulais une gauche qui rompt avec cela. Je trouvais le Parti communiste un peu faible. Mélenchon prônait le partage, la laïcité et soutenait les travailleurs dans ses demandes. J’ai donc décidé de les rejoindre. Nous avons formé des groupes d’actions insoumis à Denain et Valenciennes, en soutenant les associations locales et les luttes syndicales. Nous avons recruté des militants de différents âges et origines pour bâtir ensemble un avenir commun. Au début, tout se déroulait bien.
- Vous expliquez votre démission par l’arrivée de profils proches des Frères musulmans au sein du mouvement. Quand commencez-vous à vous poser des questions ?
Cédric Brun : exprime des inquiétudes concernant l’arrivée de membres de LFI aux valeurs controversées, notamment ceux ayant manifesté contre des avancées sociétales et des positions antisémites. Il mentionne une camarade d’ArcelorMittal qui a introduit des revendications communautaires, soutenue par des militants de LFI, malgré le fait que cela détourne l’attention des vrais enjeux pour les salariés.
- Vous dénoncez aussi la place prise par Soufiane Iquioussen, fils de l’imam Iquioussen désormais expulsé, au sein de LFI à Denain. Soufiane Iquioussen assure pourtant ne pas être sur la même ligne que son père. Êtes-vous sûr des accusations graves que vous portez ?
Soufiane Iquioussen et Youssouf Feddal ont formé un groupe d’action LFI à Denain, en concurrence avec un groupe antérieur. La maire socialiste, qui s’est éloignée d’eux, avait averti Cédric Brun de leur arrivée. En discutant avec un membre du groupe, il a été surpris d’apprendre qu’ils prévoyaient de faire une liste d’Arabes, ce à quoi il a réagi en soulignant le risque d’augmenter le soutien pour le RN dans une circonscription où il fait déjà 57 %.
- Pour vous, le 7 octobre 2023 est un tournant ?
Le 7 octobre, lors d’une réunion avec mes collègues LFI, je m’énerve face à l’incapacité de soutenir le peuple palestinien, croyant d’abord à une confusion, mais réalisant que des profils inquiétants sont sciemment acceptés. Les revendications communautaires ont afflué ensuite.
- C’est également ce que vous constatez sur la question du lycée Averroès ?
Il y a quelques années, la défense de l’école publique était prioritaire et les écoles privées, y compris celles de différentes confessions, n’étaient pas soutenues. Après les attaques du 7 octobre, Averroès est devenu un symbole pour LFI dans le Nord, ce qui a surpris l’auteur, qui est perçu comme ayant une position rétrograde et anti-musulmane. Cédric Brun croit fermement que l’école publique est essentielle, contrairement à l’école privée, et souligne qu’il connaît des familles musulmanes qui ont retiré leurs enfants d’Averroès à cause de son discours. La France insoumise de Denain, sous Iquioussen, a même organisé une soirée pour défendre Averroès, en collaboration avec la plateforme de vidéos islamiques MayaPlus.
- Vous êtes ouvrier, délégué de la CGT. Quelle est la place donnée aux revendications des travailleurs dans tout cela ?
Jean-Luc Mélenchon a déclaré qu’il était inutile de chercher à gagner les voix des ouvriers et des classes populaires qui votent à l’extrême droite, insistant sur l’importance de se concentrer sur les votes des quartiers. Il a rejeté toute contradiction, ce qui a conduit à la perception que La France insoumise est devenue une machine à perdre.
- Au vu de votre profil, comment vivez-vous ce que vous décrivez comme un abandon des revendications des travailleurs ?
Cédric Brun exprime son malaise face à l’indifférence des cadres de LFI à Lille et Paris, malgré son expérience dans des luttes sociales et sa confrontation avec le patronat, rencontrant des personnes issues de milieux privilégiés qui prétendent comprendre la réalité.
J’ai toujours connu ces manœuvres des partis qui tentent de récupérer les mouvements des travailleurs. La veille de mon départ, ils m’ont dit : « De toute façon, tu n’as jamais été des nôtres. Estime-toi heureux d’avoir été conseiller régional, tu n’aurais jamais dû avoir la place, tu n’avais pas le niveau. » En gros, tu n’es qu’un ouvrier, on est supérieurs à toi, on a fait des études, toi tu n’es qu’un idiot.
- Et pourtant, vous êtes resté. Quel est l’élément déclencheur qui vous fait quitter LFI à la fin du mois dernier ?
J’ai prévenu les députés du Nord que je connaissais et avec qui je travaillais [David Guiraud, Ugo Bernalicis et Aurélien Le Coq, ndlr]. J’ai demandé une réunion immédiate. J’ai vu qu’ils étaient gênés mais ils m’ont assuré qu’ils allaient s’en occuper. Pourtant, ils ne sont jamais revenus vers moi.
Puis, le mois dernier, Manuel Bompard s’affiche avec Youssouf Feddal lors d’un meeting à Maubeuge. Je comprends qu’ils ne prennent pas au sérieux mes alertes et que, pire, le numéro deux du parti vient adouber un profil inquiétant.
- Soufiane Iquioussen et Youssouf Feddal vont prendre les rênes de LFI pour l’élection municipale de Denain, avec un groupe insoumis concurrent de celui que vous aviez fondé en 2017. Est-ce une raison qui explique votre décision de quitter La France insoumise ?
Ce n’est pas une guerre d’ego ou de petites places. C’est une guerre de ligne politique.
- Vous avez quitté La France insoumise mais vous restez conseiller régional. Que comptez-vous faire désormais ?
Je reste dans le groupe régional indépendant pour traiter les problèmes d’industrie et mener des batailles avec la CGT, mais je prévois de retourner à l’usine en 2028, bien que cela signifie qu’aucun travailleur ne sera plus représenté.
Synthèse de propos recueillis par Martin Lom. Charlie Hebdo. Source originelle
Il aura mis le temps pour comprendre l’empereur Merluche I.