Sus à la plèbe volante !
Certes, il y avait déjà la classe affaires. Et même la First, une poignée de places par avion sur les vols transatlantiques ou pour l’Extrême-Orient
Mais pourquoi s’entasser bêtement comme des sardines sur des sièges en cuir de vachette pleine fleur d’un mètre de large, inclinables à volonté, un verre de champagne à la main avant le décollage ? Oui, pourquoi, alors que pour la modique somme de 30 000 francs [suisse] aller simple, vous pourrez bientôt réserver (dès début 2026) une First Grand Suite dans un Airbus A350 ?
La question méritait tellement d’être posée que Swiss s’est fait un devoir d’y répondre, en ajoutant le bunker privatif à sa palette de prestations à destination de sa clientèle blindée, mais pas encore capable de s’offrir un jet privé.
Concrètement, vous pourrez bientôt profiter d’un appartement particulier à l’avant de l’appareil. Pour ce faire, Swiss a fusionné deux « suites » de première classe (elles existaient déjà, mais leur modestie en mètres carrés a dû dégoûter quelque banquier zurichois ou nabab d’Abou Dhabi ; les premiers travaillant souvent à la prospérité des seconds).
Le nouvel espace ainsi créé sera cloisonné par des murs protecteurs de 1,8 mètre pour s’assurer que la plèbe ne viendra pas troubler la quiétude des fortunés. L’histoire ne dit pas si la sécession sociale des riches ira jusqu’à leur proposer un air pressurisé différencié, pour échapper aux miasmes forcément contagieuses portées par ceux exhalées dans le poulailler, à l’arrière.
Loft privé en plein ciel
Mais écoutons Heike Birlenbach. Depuis son bureau à Kioten, la Chie Commercial Officer de Swiss, qui est aussi Member of the Manage ment Board (dans ce monde feutré les majuscules ont toute leur impertinance), récite l’exclusivité de la nouvelle offre.
« Nous complétons nota première classe par une solution pour les passagers recherchant un maximum d’intimité et de liberté de mouvement pendant leur voyage. La Grand Suite vise à donner à nos hôtes le sentiment de disposer de leur propre loft en plein ciel ».
Une prose qui contraste voluptueusement avec les lubies de Michael O’Leary. Fondateur et propriétaire de Ryanair, compagnie reine du low cost, l’homme a réussi à doubler le nombre de passagers enfermés dans un avion, à augmenter massivement des prix qui ne sont plus si low, et à assurer à ses passagers un minimum d’intimité pour un maximum d’emmerdements.
Drôle de message
Une telle vulgarité n’a heureusement pas cours chez Swiss, même s’il est permis de regretter que la compagnie helvétique n’ait pas poussé la réflexion jusqu’à se demander quel message elle envoie au reste de la société en multipliant les courbettes devant les hauts patrimoines.
Par sa conception même, « le summum de l’intimité sur un vol de ligne » de la First Grand Suite symbolise le repli des riches dans des enclaves fermées et protégées, isolées du « reste de la société », ce troupeau d’individus indésirables.
Ainsi invisibilisées, les classes populaires sont rejetées dans l’espace qui leur est concédé, celui d’un inconfort relatif, mais encore très rentable pour celui qui l’exploite. Encore heureux qu’on leur laisse le droit de vote ! Pour combien de temps ? Deux ouvrages récents et érudits sur le monde des ultrariches (*) mettent en garde : ce phénomène de sécession nourrit la fracture sociale, la rancoeur et le populisme.
Serge Enderlin. Revue Vigousse
*Superyachts, luxe, calme et écocide, Gregory Salle, Mitions Amsterdam, 2021; The Haves and Have-Yachts: Dlspatches on the Ultrarich, Evan Osnos, Scribner, 2025.
Merci à notre ami, D. J. de sa vigilance envers les articles suisses dignes d’être diffusés aussi sur le territoire français.