Sur la Jalousie…

… une conception-définition-explication, qui en vaut une autre…

[Laura] Vous savez, il y a une espèce de franc-maçonnerie entre femmes — et sans aucun doute entre hommes aussi — pour compenser la surexcitation qui est l’élément fondamental de la guerre des sexes. De plus, les femmes ont en commun de s’intéresser à beaucoup de choses frivoles qui ennuieraient un homme, les vêtements, les boutiques…, dit-elle avec un sourire.
[L’ami confident] Je l’adore lorsqu’elle sourit, sérieuse un instant et enjouée celui d’après.

  • Il faut toujours qu’il y ait un écueil, pourtant, poursuivit-elle.
  • J’ai connu deux femmes, des lesbiennes, qui ont vécu ensemble pendant des années dans une harmonie plus idyllique que la majorité des couples. L’une d’elles se confiait à moi, je ne sais pas pourquoi, mais elle savait que j’y prenais intérêt. Et cela m’intéressait en effet ; c’était un aspect de l’amour que je n’avais jamais rencontré…
  • Vous avez l’air sceptique, mais je vous assure que c’était de l’amour, un amour profond, sincère, et beau dans son genre.
  • Où était l’écueil, alors ?
  • La jalousie.
  • Vous dites que vous ne connaissez pas le sens de ce mot.
  • Ces deux-là le connaissaient, dans ses raffinements les plus cruels, surtout celle qui m’avait prise pour confidente. Si un homme est jaloux d’une femme, au moins il affronte son rival sur un pied d’égalité, d’homme à homme ; mais, si une femme est jalouse d’une femme, la lutte est inégale ; elle a toujours peur qu’à la fin la nature reprenne le dessus.
  • Dans ce cas particulier, l’autre femme, Lucy, la plus féminine, attirait énormément les hommes et, bien que je sois à peu près certaine qu’elle n’ait jamais répondu à leurs avances, il y avait toujours le danger qu’elle le fît un jour.
  • Je ne peux pas vous dire par quels tourments passa ma pauvre amie. Elle s’arrêtait au moindre détail et l’interprétait selon ses soupçons. Elle s’en voulait, car au fond elle était un être noble, mais tel est le démon de la jalousie : il transforme les gens. […] J’essayais de rassurer cette malheureuse femme, qui prenait justement le chemin qu’il fallait pour démolir leurs deux vies, mais quand elle se tordait les mains et me disait en pleurant : « Je sais ! Je sais tout cela », je ne pouvais pas plus la convaincre que je pourrais persuader ce pilier de marcher.
  • Le pire était que les gens entretenaient ses soupçons, par méchanceté ou par ignorance, je n’ai jamais pu le démêler. Ils lui disaient qu’un tel ou un tél semblait s’être épris de Lucy : à son avis, y avait-il quelque chose là-dessous ? Alors, c’était une nouvelle scène terrible.
  • Je pensais qu’elle finirait par lasser Lucy et la pousser à se marier avec un homme tranquille et aimable, pour se défendre, avec peut-être un suicide par-dessus le marché, mais la suite de l’histoire est tout à fait banale et, à ma connaissance, elles vieillissent paisiblement ensemble et naviguent en eaux calmes.

— Un conte moral… Quelle dépense d’énergie, et tout cela pour rien !
— Si j’aimais, dit Laura en me regardant avec une sévérité qui était presque un défi, je serais fidèle en bloc et j’exigerais du partenaire la même fidélité. Dans les petites choses comme dans les grandes, aveuglément.
— Et si vous découvriez… quelque chose qui vous contrarie ?
— Je ferais mes valises et je m’en irais.


Vita Sackville-West. La traversée amoureuse (Roman). Ed. Autrement/Poche


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