Alors que la France doit reconnaître la Palestine à l’ONU, les chercheurs et cofondateurs de l’Atlantic Middle East Forum pointent le risque que la solution à deux États ne soit qu’un vœu pieux si elle ne s’inscrit pas dans un processus précis et contraignant.
Le 22 septembre, la France reconnaîtra officiellement l’État de Palestine. Ce geste, longtemps ajourné, marque un tournant majeur. Pendant des décennies, Paris a conditionné cette reconnaissance à des exigences préalables : l’ouverture de négociations sérieuses, des progrès tangibles sur le terrain et un engagement ferme en faveur de ce que François Mitterrand avait appelé « le dialogue substitué à la violence ». Emmanuel Macron choisit d’inverser les termes de l’équation en faisant de la reconnaissance non plus l’aboutissement d’un processus, mais son point de départ.
Cette évolution traduit une inflexion nette de la stratégie élyséenne. Emmanuel Macron avait longtemps insisté sur le fait que cette reconnaissance ne devait pas être perçue comme une sanction infligée en Israël, mais comme un levier destiné à favoriser une reconnaissance réciproque de l’État hébreu par le monde arabe, notamment par l’Arabie saoudite. Or, Riyad a très clairement renoncé à toute normalisation avec Israël dans le contexte actuel. Emmanuel Macron a donc changé de pied. Faute de pouvoir s’appuyer sur une dynamique régionale, il a privilégié une reconnaissance unilatérale.
A l’heure où la solution des deux États apparaît plus menacée que jamais, cette initiative présente des vertus évidentes. Elle réaffirme que, malgré les traumatismes des massacres du 7-Octobre et de la guerre dévastatrice à Gaza, il n’existe pas d’alternative crédible à la coexistence de deux États pour deux peuples. Elle sanctuarise une perspective politique que l’impasse actuelle semblait avoir reléguée
Ce pari audacieux n’est pas sans risques et se heurte à de sérieux obstacles. Proclamer l’existence d’un État ne le fera pas nécessairement advenir, d’autant qu’il sera privé des attributs élémentaires de la souveraineté : le droit exclusif d’exercer l’autorité politique sur une population et une zone géographique donnée. « Les énoncés ont un pouvoir limité : ils définissent des possibles, mais n’imposent rien au réel », écrivait Michel Foucault dans « les Mots et les Choses ». Or le rôle de la diplomatie, c’est de convertir ces énoncés en réalité. À cet égard, plusieurs anciens négociateurs de paix israéliens, palestiniens et américains, notamment Ghaith al-Omari, Aaron David Miller et Gidi Grinstein, mettent en garde contre cette tentation du symbole qui flatte la conscience morale, mais risque de ne rien changer aux dynamiques de terrain.
En Israël, l’initiative est largement rejetée, tant par la coalition au pouvoir que par l’opposition. Les uns, dénoncent une décision irréaliste et dangereuse, les autres, un affront et un abandon en rase campagne. Pour une large partie de l’opinion modérée, reconnaître un État palestinien alors que le Hamas n’est pas encore désarmé et que des dizaines d’otages restent entre ses mains, revient à accorder une forme de récompense symbolique aux crimes du 7-Octobre. Ce sentiment va bien au-delà de la rhétorique officielle de Netanyahou qui l’instrumentalise cyniquement à des fins politiques. Il est ancré dans la psyché meurtrie d’une société profondément traumatisée.
En Palestine, le risque est inverse, mais symétrique. La reconnaissance pourrait susciter un espoir aussitôt déçu, car elle ne changera pas la réalité quotidienne : une bande de Gaza dévastée, un bilan humain dantesque, une économie en faillite, une colonisation galopante en Cisjordanie et des divisions inter-palestiniennes toujours prégnantes. Les Palestiniens ont besoin de perspectives tangibles et non d’un mirage supplémentaire d’autant que la guerre et son cortège d’horreurs ont ravivé la mémoire de la Nakba et l’angoisse d’un nouvel exil forcé.
L’initiative franco-saoudienne se heurte à un autre obstacle : le flou qui entoure les contours de l’après-guerre. L’idée d’une force internationale appelée à se substituer à l’armée israélienne à Gaza circule, mais ni son mandat, ni sa composition, ni ses règles d’engagement n’ont été clarifiés. Certains évoquent une participation saoudienne, émirienne, jordanienne, voire égyptienne, hypothèse qui impliquerait une révision des accords de Camp David. En somme, nul ne sait quels instruments concrets pourraient donner corps à cette initiative. Or, sans dispositifs clairs de sécurité et de gouvernance, aucune reconstruction ni rétablissement de l’ordre public à Gaza ne pourront s’engager.
C’est ici que l’approche proposée par Antony Blinken mérite d’être rappelée. L’ancien secrétaire d’État américain estime qu’une reconnaissance doit être conditionnée à une revitalisation du processus de paix dans une temporalité précise et contraignante : un horizon de trois ans, jalonné par des engagements vérifiables de part et d’autre. L’objectif est d’en faire un levier entraînant Israéliens et Palestiniens dans une dynamique de paix progressive, avec des responsabilités partagées et des résultats mesurables.
Cette approche nous paraît d’autant plus réaliste qu’elle reposait sur la puissance américaine, un médiateur incontournable au Proche-Orient. Sans l’appui de Washington, le discours présidentiel aux Nations unies ne pourra pas transformer la vie quotidienne des Palestiniens et des Israéliens. Seul un plan de cessez-le-feu durable, de désarmement du Hamas, de reconstruction et de mise en place d’une nouvelle gouvernance palestinienne à Gaza, peut rendre cette perspective envisageable.
« L’affirmation de la paix est le plus grand des combats », disait Jaurès.
La paix ne se décrète pas. Elle est un engagement constant qui se construit à travers des actions concrètes et des institutions qui en garantissent la pérennité. Pour que la solution à deux États puisse être autre chose qu’un vœu pieux, il faudrait envisager la reconnaissance comme un levier et non comme un aboutissement en soi. C’est à ce prix seulement qu’elle pourrait devenir un instrument au service de la paix.
Y. Asrarguis et D. Khalfa. Nl Obs N° 3183. 18/09/2025