En salle des professeurs, le collègue grognon — celui qui trouve que rien ne va, que les dysfonctionnements s’accumulent, que la civilité se perd, que le niveau baisse, que l’Éducation nationale suit une pente erratique et méprise les enseignants — n’a pas bonne presse. Il plombe l’ambiance quand bien même tout le monde passe plus ou moins son temps à râler pour tout et rien.
La colère, oui ; le désespoir, non.
De mon côté, au contraire, j’ai décidé, quand je suis au collège, quoi que je pense du fonctionnement de cette vénérable institution, d’être (autant que faire se peut) toujours joyeuse voire dopaminée ; de prendre les choses comme elles viennent, avec humour et souplesse. J’ai même fini par croire que ma capacité à m’adapter à toutes les situations du monde, comme MacGyver, était devenue une forme de défi amusant qui sauvait la mise.
Je ne suis pas encore une ravie de la crèche : je garde mon esprit (très) critique, je réserve mon indignation et ma révolte pour les cas les plus graves et je fais régulièrement grève. Simplement, j’ai décidé qu’il était plus élégant et poli, au jour le jour, d’avoir le sourire et de relativiser les tracas et les vexations du quotidien. De prendre du recul avec beaucoup de mises en perspective et pas mal d’esprit constructif.
Néanmoins, à force de faire « contre mauvaise fortune bon cœur », je me suis demandé si mon attitude n’était pas le bras armé d’un formidable déni. Si je ne risquais pas de devenir une idiote utile qui mettait du liant dans une sauce un peu pourrie : une sorte de Maïzena de la rue de Grenelle, une pub Colgate de la vocation enseignante.
Jusqu’où peut-on s’adapter ? Jusqu’où sauver les apparences ? Jusqu’où « faire avec les moyens du bord » sans devenir complice d’un système éducatif qui, malgré nos efforts et notre bonne volonté, sombre chaque jour un peu plus.
Entre la conscience des problèmes qui s’aggravent et le désir de garder le moral, je ne sais plus quel point de vue privilégier (je ferais un excellent ministre de l’Éducation nationale avec une telle absence de vision globale).
Est-ce idiot de continuer à sourire ? Est-il préférable — voire honnête — de prendre un air tragique ? N’oublions pas que l’on doit gérer à longueur de journée des histoires de téléphone, de triche, d’IA, de manque de sommeil, de santé mentale de jeunes en miettes, d’écoanxiété, de contexte politique effrayant, de parents angoissés, de problèmes de lecture, d’écriture, d’attention et que l’on a affaire à un ministère qui accumule les décisions sans ordre, hiérarchie, ni même souci des conditions réelles du métier.
Ma bonne humeur, est-ce : un acte de résistance ; un « tout va très bien, madame la marquise » en pleine catastrophe ; un yodel du cygne ; une forme de soumission ; une consolation ; un style ? C’est la première fois que j’ai des doutes sur les bienfaits de ma jovialité. Non pour les élèves (quoique… peut-être que si je faisais la gueule ils se mettraient à lire du Hérodote dans le texte), ni pour mon établissement ou, plus modestement, pour l’avenir du monde. Mais tout simplement pour moi. Je refuse de devenir le sinistre chief happiness officer du chaos.
Et si, comme bonne résolution de rentrée, je décidais de faire un peu plus la tronche ? Cette perspective maussade me file une pêche d’enfer.
Mara Goyet. Le Nl Obs N° 3182. 11/09/2025
Facile à dire…
Merci Barbara pour ton avis éclairé sur ce problème.
Amitiés Michel
Oh je n’ai pas dit grand chose…Mais je pense qu’il est grand temps de se mettre en colère…
Amitiés, Michel…
Sachant tes connaissances professionnelles en matière éducative (d’hier, aujourd’hui) j’avais traduit ton « Facile à dire » surtout au regard du texte du Ni Obs.
Bonne journée et poursuit le postage de tes poèmes STP.
Amitiés Michel
Merci Michel…
❤️