Plus de Cochonou, moins de tofu

Le chef de file communiste défend la France viandarde face aux remontrances des insoumis et des écolos. C’est même, estime-t-il, une des clés de sa popularité. Un épisode de notre série web « A la table des politiques« 

C’est une photo en apparence anodine postée par Fabien Roussel sur Facebook. Ce lundi 7 juillet, la troisième étape du Tour de France passe par Saint-Amand-les-Eaux, ville du Nord dont il est maire, située à 15 kilomètres de Valenciennes.

L’occasion pour le chef des communistes et grand fan de vélo d’aller observer les coureurs de près et de serrer quelques mains sur le bord de la route. Sur un cliché pris par son équipe, on le voit applaudir au passage d’une 2 CV aux couleurs de la marque Cochonou, symbole de la caravane publicitaire, partenaire historique du Tour.

L’image était destinée à étoffer le compte Facebook du communiste. On n’en aurait probablement jamais entendu parler si la députée LFI Sophia Chikirou ne l’avait posté sur X avec une légende moqueuse : « J’ai ri ». Un message laconique mais truffé de sous-entendus. Derrière Roussel le viandard qui pose avec Cochonou se cacherait en fait le porte-voix d’une gauche réactionnaire. […]

Quand on le retrouve mi-juillet dans le bistrot de Saint-Amand-les-Eaux où il a ses habitudes, Fabien Roussel rit à gorge déployée de cette polémique estivale. « Au début, je souris, raconte-t-il. Le Tour de France est tellement populaire, je me dis « Mais qu’elle est bête ».

Puis je vois que ça monte et que ça se retourne contre elle, alors je ris une deuxième fois… » Mais il y a bien une lecture politique à tirer de la polémique.

Aux yeux du patron du PCF, le commentaire moqueur de la députée du 20e arrondissement de Paris n’est que l’énième épisode d’une bataille culturelle qui se joue à gauche entre les élus de la ruralité et ceux des métropoles.

« C’est de la bêtise crasse, mais c’est révélateur d’une cassure entre deux France, analyse Roussel. I/ y a ceux qui aiment la France du Tour et des kermesses, des bals de pompiers et des nappes à carreaux et ceux qui n’aiment pas ça. Mme Chikirou déteste Cochonou, le Tour, la police, la gastronomie française telle que je la représente. Ça fait beaucoup de choses. Et elle, elle aime quoi ? J’aimerais bien qu’un jour elle nous le dise. »

Capitaliser sur le buzz

En attendant ce jour, lui continue de creuser son sillon de viandard décomplexé, défenseur des jours heureux et de la France rurale à qui la gauche ne parlerait plus. À l’écouter, tout a commencé lors d’une interview en pleine campagne présidentielle en janvier 2022.

Emmanuel Macron venait d’être désigné personnalité de l’année par « la Revue du vin de France ». Sommé de réagir en quelques secondes, Fabien Roussel répond sans trop réfléchir.

« Un bon vin, une bonne viande, un bon fromage, pour moi, c’est la gastronomie française. Mais pour y avoir accès à cette bonne gastronomie, il faut avoir des moyens. Donc le meilleur moyen de défendre le bon vin, la bonne gastronomie, c’est de permettre aux Français d’y avoir accès. »

Il ne s’en doute pas mais la première partie de la phrase soulève le cœur des insoumis et des écolos qui voient là rien de moins qu’un dog whistle nationaliste, un clin d’œil aux électeurs de Marine Le Pen, une référence aux apéros saucisson-pinard dont les militants frontistes ont fait un étendard.

« Le couscous, plat préféré des Français… » twitte l’écologiste Sandrine Rousseau. Affecté par certaines attaques, le communiste poste en réponse une photo de sa grande famille recomposée, attablée autour d’un couscous…

A ce moment précis de la campagne, Fabien Roussel sent bien qu’il a touché un nerf sensible. « J’ai pris conscience qu’il y avait une France qui aimait les traditions et qui se sentait insultée par des responsables politiques qui les combattent », dit-il. Le successeur de Pierre Laurent place du Colonel-Fabien a peut-être l’air un peu naïf et benêt mais, en professionnel de la politique, il comprend vite qu’il faut capitaliser sur le buzz.

A chaque meeting, à chaque interview, il va désormais parler viande et gastronomie. Partout où il passe, Roussel répète le même slogan : « Manger sain et à sa faim. » Dans son avant-dernier livre, « Les jours heureux sont devant nous » (Le Cherche Midi), il raconte comment l’épisode l’a sorti de l’anonymat.

« En quittant le plateau, je suis loin d’imaginer la bourrasque médiatique qui se lève sur fond de couscous et tiramisu. Sur les réseaux sociaux, les « trolls gauchistes » se déchaînent. On me traite de macho, de viandard… Pour avoir omis de citer le couscous ou la paella, je fais même figure de raciste et suprémaciste blanc ! Ce n’était pas du tout préparé, mais, dans les faits, la polémique me sert et contribue à faire monter ma notoriété en flèche. »

Personnalité de gauche préférée

Le candidat des communistes ne récolte que 2,28 % des voix à la présidentielle, mais sa victoire est ailleurs. Il devient la personnalité de gauche préférée des Français. De quoi l’encourager à poursuivre sur la même voie.

Quand Sandrine Rousseau déclenche une polémique nationale en appelant « à changer de mentalité pour que manger une entrecôte cuite sur un barbecue ne soit plus un symbole de virilité », Roussel hurle à la bêtise et au mépris de classe. « On mange de la viande en fonction de ce que l’on a dans le porte-monnaie, et pas de ce que l’on a dans sa culotte ou dans son slip », cingle-t-il.

A la rentrée 2023, il asticote encore Sandrine Rousseau et les écologistes, qu’il juge déconnectés. « J’ai encore mangé une bavette aujourd’hui. Ça va brûler en Afrique ? Sans parler des ris de veau à Châlons. […] Ah oui ! ça, ça vaut au moins un tremblement de terre à Haïti », se moque-t-il dans « Libération ». A la fête de l’Huma deux jours plus tard, la même Sandrine Rousseau répliquera la voix éraillée : « Non, Fabien, tu ne gagneras pas avec un steak. »

Peu lui importe au fond. Roussel n’a que faire des remontrances d’élus verts qu’il juge, depuis son bastion du Nord, toujours plus rejetés par le pays. « Je défends une France populaire, festive, heureuse contre les bien-pensants, comme Rousseau, Chikirou et les autres, qui nous disent comment il faut manger, comment cuisiner, comment faire la fête. Hé, ça va quoi… Le capitalisme, c’est déjà difficile, ne nous imposez pas de vivre en mangeant du tofu et à la vapeur », dit-il au « Nouvel Obs ».

Cet été, le communiste ne changera rien à ses habitudes. Avec son épouse, il a prévu de passer ses vacances en Corse. Même camping, même emplacement. Seule nouveauté : il aura vissé sur sa tête un de ces bobs que la marque Cochonou lui a envoyés en cadeau. Il rit une troisième fois. « Je vais jouer à la pétanque et puis je ferai une photo… »


Rémy Dodet. Le Nl Obs. N° 3176. 31/07/2025


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